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L'Or du Rhin version People

Par Stéphane Villemin / le 10 juin 2002


Samedi 25 mai, 2002. Society for Ethical Culture, New York

Wagner: L'Or du Rhin
Wendy Hill (soprano) - Woglinde/FreiaLinda Pavelka (mezzo-soprano) - Wellgunde/FrickaBeth Clayton (mezzo-soprano) - Flosshilde/ErdaChris Pedro Trakas (baryton) - AlberichJake Gardner (basse) - WotanSteven Humes (basse) - FasoltKevin Burdette (baryton-basse) - FafnerJonathan Hays (baryton) - DonnerPeter Kazaras (ténor) - Loge
Orchestre Eos, dirigé par Jonathan Sheffer
Mise en scène: Christopher Alden
Arrangement: Jonathan Dove

Jonathan Sheffer
Les représentations d'opéras réduits et arrangés semblent promises à un avenir florissant. Le développement de ces versions parallèles tend à s'institutionnaliser en créant une voie alternative sans précédant dans le Landerneau respectable du monde de l'opéra. Que la demande émane de villes moyennes soucieuses de parfaire leur politique culturelle, ou de théâtres de poche qui ne pourraient se permettre de jouer Aida même sans les éléphants, elle soulève inévitablement la même question: comment préserver un projet artistique de valeur malgré des locaux exigus et un budget restreint? Bien que les précurseurs de cette génération à l'apparence spontanée remonte au XIXè siècle (faut-il rappeler que l'Or du Rhin fut créé à Paris dans une réduction pour deux pianos sous les doigts de Debussy et de Raoul Pugno), la motivation de l'époque était fondée essentiellement sur des motifs promotionnels et pédagogiques. Plus récemment des théâtres tels que l'Amato de New York ou la Péniche-Opéra à Paris ont fait preuve de la viabilité de ce créneau sur le long terme. Les arrangements de la compagnie Opéra-Éclaté ont fait le tour de France et le City of Birmingham Touring Opera est une institution prisée par le public d'outre-Manche, à l'image du succès obtenu dans les années 1990 par son Ring adapté et réduit en deux soirées.

En reprenant ce projet à son compte, Jonathan Sheffer en a extrait l'Or du Rhin en guise de conclusion pour sa septième saison new-yorkaise. Arrangement d'arrangement puisque quelques scènes ont dû être réintégrées afin d'assurer la cohérence de ce Prologue isolé du bloc tétralogique, cette version se distingue également par l'américanisation des dialogues dont la traduction anglaise du Birmingham Touring Opera fut jugée trop british. Comparer cette représentation à l'opéra originel la comdamnerait sans appel; apprécier ce projet artistique dans l'absolu permet en revanche d'en jauger la pertinence vocale, théâtrale et instrumentale.

Avec dix-huit musiciens seulement, l'Orchestre Eos compense le manque de densité sonore par des tempos allègres. Bien que cette approche nuise à l'épanouissement de la poésie, il contourne le piège de l'inertie dramatique en lui imposant un rythme générateur de vie et de fraîcheur. Cette interprétation au service de l'action inspire une mise en scène directe conçue sous les auspices de l'immédiateté anti-cathartique. L'exploitation scénique selon Christopher Alden n'est malheureusement pas à marquer d'une pierre blanche. Sans doute grisé par cet exercice de tabula rasa effaçant toute trace de didascalie wagnérienne, le metteur en scène a opté pour une lecture alla Paris-Match qui sombre droit dans la caricature, au mieux grotesque mais surtout grossière.

Wotan se voit réduit au rôle de l'affairiste mégalomane et paranoiaque. Alberich devient un introverti frustré qui se complaît dans sa position foetale. Fasolt et Fafner, en ingénieurs du batiment, dérobent le sac à main d'une Freia lubrique qui danse le jerk sur une chaise. Cédant également à la tendance porno-chic, Alden nous gratifie d'une scène initiale où les trois lesbiennes du Rhin s'ébattent ouvertement devant Alberich qui se soulage finalement comme il peut.

Parent lointain de l'expressionnisme d'avant-guerre, ce montage n'en possède ni le cynisme, ni la vision artistique qui aurait pu transcender l'interprétation au delà de son premier degré. Travailler sans le filet du mythe et de la poésie impose un sens artistique profond qui ne transparaît pas dans cette mise en scène de type Loft Story.

Dans ce contexte, le mérite des chanteurs s'en trouve réhaussé. Tous se prêtent au jeu avec force crédibilité, réussissant même à limer certains angles de la vulgarité ambiante. En compensant l'étroitesse de la scène par une réelle présence théâtrale, ils doivent non seulement passer à l'épreuve d'une acoustique réverbérée mais également suivre la battue énergique quoique souvent approximative de Jonathan Sheffer. Dans le rôle de Loge, Peter Kazaras (il chantait dans Thérèse Raquin le mois dernier à Montréal) parvient à projeter une voix charnue, colorée, solidement construite et articulée. Le baryton Chris Pedro Trakas (Alberich) réussit également l'exploit de la limpidité, fait d'une diction exemplaire et d'un réalisme musical en phase avec le personnage qu'il compose. L'assise et la largeur de la voix de Steven Humes vont sans la profondeur et la résonance qu'on pourrait attendre du géant Fasolt. Face à Alberich, Jake Gardner (Wotan) semble étouffer les sons et perdre en projection. Parmi les femmes, Beth Clayton (Erda/Flosshilde) s'avère la plus remarquable, par son lyrisme et sa suavité bien venus dans ce monde de reality show. En comparaison, la voix de Linda Pavelka est plutôt neutre et celle de Wendy Hill carrément verte.

Présenter ainsi l'Or du Rhin à un public de connaisseurs (ce qui n'est pas forcément synonyme de conservateur), risque malheureusement de compromettre la suite du projet. Un Ring moderne dans une version réduite ne présente un intérêt que s'il est accompagné d'une démarche artistique solide.



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