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LSM Online Reviews / Critiques

 

Critiques de La Scena Musicale Online. [Index]


Il Trovatore Ottawa - plus que satisfaisante

Par Pierre M. Bellemare / le 8 mai 2001

Giuseppe Verdi : IL TROVATORE
Opera Lyra. Centre National des Arts, Ottawa.
Dernière représentation : le 29 avril 2001.

Opera Lyra a eu du courage de s’attaquer, pour la deuxième fois en peu d’années, à cette grande oeuvre, jadis aussi fréquemment jouée que Rigoletto et Traviata, mais qu’on entend de moins en moins à une époque où même le Met a beaucoup de peine à la monter, faute de pouvoir réunir une distribution convenable.

Peut-on dire qu’Opera Lyra a réussi à relever ce défi? La réponse est oui, mais avec certaines réserves.

Mes réserves à cet égard tiennent surtout au Comte di Luna, le baryton chinois Yalun Zhang. Je précise tout de suite que M. Zhang est un excellent chanteur qui se signale par une bonne présence en scène, un sens certain du drame et une voix puissante, trois qualités toujours très appréciées du public et qui lui ont valu des applaudissements nourris. Mais un baryton verdien? Les notes biographiques du programme l’affirment, mais, quand on y regarde de plus près, on découvre que les seuls de ses rôles qu’on y mentionne (Tonio, Gérard, Alfio, Barnaba, Scarpia) appartiennent tous au vérisme et aux confins du vérisme. Et ce n’est pas surprenant, car le baryton semble avoir le type de voix, plus dramatique que lyrique, qui convient tout à fait à ce répertoire. Mais Verdi, c’est autre chose! La musique du Comte di Luna exige une ligne vocale bien définie, une prononciation exacte, une élégance du phrasé, une clarté soyeuse du timbre - toutes autant de qualités qui manquent dans le cas présent.

Par bonheur, les trois autres principaux chanteurs ont tout ce qu’il faut, et tout autant qu’il le faut pour servir l’oeuvre ensemble et de façon équilibrée.

Le soprano canadien Barbara Livingston, dont la voix donnait l’impression d’être petite en période de réchauffement, s’est rapidement révélée être une Leonora aux grands moyens et qui prend un plaisir évident à se jouer des nombreuses difficultés du rôle. On souhaite à cette artiste manifestement douée pour le belcanto romantique et dont la voix est encore toute fraîche d’avoir l’occasion de tâter des grands emplois donizettiens, et en particulier ceux de reines, avant de s’avancer trop profondément dans Verdi, comme elle semble en avoir l’intention.

L’autre Canadien, le ténor John Mac Master (Manrico), est lui aussi une révélation. S’agirait-il, comme certains le prétendent, du prochain Ben Heppner, du Richard Margison de demain? L’avenir dira s’il a la stature de ces artistes, mais il en a très certainement la carrure! Sa voix n’est pas extrêmement puissante, mais il la projette magnifiquement. Le timbre est agréable, le sentiment palpable, et surtout, comme Livingston, il donne l’impression de pouvoir triompher de tout sans le moindre effort. Seuls défauts : sa prononciation italienne manque de pureté et son jeu scénique est inexistant - pour l’essentiel, il se contente de se trimballer à travers les décors une épée à la main... Mais, côté voix, il est béni des dieux et, comme de nos jours les ténors de qualité se font rares, son talent lui vaudra certainement de belles invitations. L’avenir à plus long terme dépendra de l’intelligence de ses choix de carrière et, à cet égard, son répertoire actuel, un peu trop éclectique, n’est pas sans inspirer quelques inquiétudes.

Le mezzo américain Sharon Graham est une artiste d’un métier bien établi et qui sait très exactement ce qu’exige l’interprétation du rôle d’Azucena, l’une des plus belles créations de cette période dite moyenne de Verdi où le compositeur a su opérer une synthèse unique du beau chant et du mélodrame romantique. Mme Graham a compris que, en dépit de certaines allures «véristes» du rôle qui pourraient laisser croire qu’Azucena est la grand-mère un peu folle de Carmen, cette musique n’a pas du tout besoin qu’on y injecte un supplément d’émotion pour être efficace : il suffit d’en faire ressortir les beautés au plan vocal, et de s’inspirer du texte pour incarner le personnage, mais en se gardant de tout excès, pour que le charme opère.

Parmi les emplois subalternes, la prestation du baryton-basse montréalais Taras Kulish (Ferrando), en dialogue avec le choeur d’hommes dans la magnifique scène d’ouverture, donne le goût de l’entendre davantage. Son Ferrando était plus qu’une promesse : c’est déjà l’accomplissement de la promesse.

Comme spectacle, la production était généralement plus que satisfaisante, en grande partie grâce aux décors évocateurs de l’Espagne médiévale (murs et tours de pierre s’élançant vers le ciel) empruntés au New Orleans Opera. Ces décors peuvent se réagencer de multiples façons, une qualité précieuse car, combinée à la présence immédiatement visible d’au moins un élément nouveau par tableau, elle permet de constamment réinventer les lieux scéniques.

Par contre, la mise en scène, signée de Ludek Golat, qu’on a fait venir exprès d’Ostrava en République tchèque, n’était pas à la hauteur. TROVATORE est en effet un ouvrage où l’action a déjà bien suffisamment maille à partir avec la vraisemblance pour qu’on n’aille pas en plus y planter des absurdités gratuites - comme l’absence du déguisement, pourtant requis par le texte, qui permettrait d’expliquer que Leonora puisse confondre le comte et Manrico au premier acte; ou le fait que le fidèle messager de Manrico au deuxième acte puisse se retrouver parmi les sbires du comte au début de l’acte suivant (aurait-il trahi?); ou encore (ceci expliquant peut-être cela) l’absence de toute différence visible entre les uniformes des deux forces armées en présence au deuxième tableau du deuxième acte, etc.

Les choeurs (dirigés par Laurence Ewashko) étaient excellents, comme à l’habitude, et l’orchestre, sous la direction de Tyrone Paterson (également directeur-général d’Opera Lyra), s’est fort bien acquitté du rôle que lui a conféré Verdi, qui est de se mettre au service du chant en tout temps, sauf aux moments précis où le drame exige une intervention spéciale de sa part.



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