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La Scena Musicale - Vol. 9, No. 7

Les neurosciences au service de l'enseignement de la musique

Par Lucie Renaud / 26 avril 2004

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Jean-Paul Despins enseigne la musique et les moyens de la transmettre depuis maintenant 50 ans. Il a formé des générations d'étudiants à l'école Le Plateau, à l'Université Laval et maintenant à l'Université du Québec à Montréal (UQAM). Il incarne de manière vibrante l'enseignant qui reste jeune : œil pétillant et volontiers taquin, rire franc et communicatif. Qu'il ait à convaincre un interlocuteur ou une classe entière d'aspirants pédagogues de la nécessité de repenser les fondements de l'enseignement de la musique au primaire, on sent que la fièvre de l'enseignement continue de le posséder. Depuis 20 ans, il milite haut et fort pour l'intégration des neurosciences dans l'enseignement musical et dénonce les lacunes du système d'éducation.

L'émotion, maîtresse de la raison

Il met l'accent en premier lieu sur l'urgence de se réapproprier l'émotion : « On enseigne trop cognitivement sans faire appel à l'émotion, alors qu'on sait qu'elle est la maîtresse de la raison. On n'apprend pas à partir d'un comportement négatif, donc d'émotions négatives. Si je vous demande de jouer au piano un mouvement de sonate que vous avez appris, vous allez jouer celui que vous aimez le plus. Celui que vous n'avez pas aimé, vous l'aurez oublié. Il faut sortir de cette contrainte de tout intellectualiser sans l'apport de l'émotion. »

Deux grands spécialistes des neurosciences se sont penchés sur l'apport de l'émotion dans l'apprentissage cognitif : Jean-Pierre Changeux et Antonio R. Damasio. Pour monsieur Changeux, neurobiologiste et président du Comité consultatif national d'éthique de France et auteur de Raison et plaisir, tout cerveau est composé uniquement de cellules et de molécules. Elles forment un réseau complexe de connections, nommées axones, qui permettent la création de la pensée et la circulation de l'information. Le cerveau fournit en même temps des hypothèses et des systèmes de récompense pour valider cette information. Par exemple, si un enfant interprète correctement l'information, il est félicité par sa mère (ou son professeur). Cette association resurgira lors de raisonnements de même type. Monsieur Damasio, directeur du Département de neurologie de l'Université de l'Iowa a affirmé quant à lui dans L'erreur de Descartes et dans Spinoza avait raison qu'être rationnel ne sous-entend pas devoir se couper de ses émotions. Le cerveau qui pense, qui calcule et qui décide, ne diffère pas de celui qui rit, qui pleure, qui aime et qui éprouve du plaisir. Les émotions ne sont pas un luxe : elles sont essentielles à tout raisonnement.

Pour M. Despins, le professeur a pour première mission de transmettre cette émotion : « Les enfants sont un peu comme des animaux. Ils saisissent le professeur par les yeux. Si le professeur ne transmet pas d'émotion, il aura toujours des problèmes. » En même temps, l'apprentissage n'est pas fait pour tous les enfants. Le professeur peut les aider à apprendre mais ne doit pas les forcer. Entre ici en ligne de compte la capacité de lire les comportements afin d'anticiper les réactions des élèves, plutôt que seulement y réagir.

Pas tous égaux face aux apprentissages

Un autre point essentiel à considérer reste les différenciations sexuelles dans l'apprentissage. « Il faut comprendre la base biologique, explique monsieur Despins. On affirme que tout le monde est pareil, ce qui est faux. On peut arriver au même but, mais en passant par des chemins différents. Que ce soit au cours de français, de mathématiques ou de musique, on se rend compte que les garçons apprennent différemment, davantage en trois dimensions. Ces acquis, pourtant bien établis par des chercheurs, sont, curieusement, ignorés en musique. » En insistant sur les matières qui exigent une motricité fine, on pousse les garçons à la révolte, tandis que les filles ne développent pas leur côté spatial : « Quand on hypertrophie quelque chose sans savoir, on hypotrophie autre chose. »

L'image sonore avant toute chose

L'étude des neurosciences a aussi permis d'établir que tout apprentissage musical requiert le développement de l'image sonore bien avant celui de l'image motrice. Le professeur Despins déplore le fait que les enfants fassent souvent leurs premiers pas musicaux à la flûte à bec : « On met tout de suite un instrument entre les mains des enfants, sans savoir s'ils peuvent entendre et juger correctement. Dans les années 1960, on achetait des caisses de flûtes pour les écoles. Qu'est-ce qu'on a fait ? On leur a brisé l'oreille. On sait aujourd'hui, grâce à des recherches faites chez les fœtus, que les très jeunes enfants s'adaptent très mal aux sonorités aiguës et que le circuit nerveux intègre mieux les basses et les moyennes fréquences. » C'est pourquoi monsieur Despins propose une pédagogie musicale en deux temps. Tout d'abord, les enfants chantent durant les deux premières années et doublent cette expérience d'études de mouvement basés sur l'enseignement Dalcroze. Ces deux aspects complémentaires visent à enrichir l'image sonore des enfants et à développer leur sens du rythme par l'utilisation de tout le corps. Ce n'est qu'au deuxième cycle, une fois l'image sonore bien ancrée, que les enfants se mettent à l'étude des instruments Orff. Des recherches (Alain Berthoz en France et France Simard à l'UQAM) appuient la proposition de monsieur Despins. En effet, les chercheurs ont démontré que l'apprentissage se fait plus rapidement, quel que soit l'instrument, quand l'enfant chante les mélodies avant de les jouer. « L'oreille voit plus que l'œil n'entend », conclut M. Despins.

Les neurosciences sont là pour rester, soutient M. Despins : « Connaître le développement d'un enfant n'est pas une mode, comme ça l'était dans les années 1980 quand on parlait des hémisphères gauche et droit, des visuels et des auditifs. Ces notions étaient mal comprises. Elles ont été utilisées par des gens qui ne connaissaient pas assez la neurologie ou qui s'en sont servi pour faire de l'argent en publiant des écrits pleins d'erreurs. » Il ne reste plus qu'à faire bouger les lobbys et à continuer de convaincre les professeurs, un à la fois...


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