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La Scena Musicale - Vol. 7, No. 5

Russell Braun rencontre Don Giovanni

Par Joseph So / 1 février 2002

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À la veille de son premier Don Giovanni avec l’Opéra de Québec, le baryton Russell Braun partage avec LSM ses réflexions sur son interprétation de cet anti-héros.

À première vue, le caractère de Don Giovanni semble très éloigné du monde de Russell Braun. Le chanteur, mari et père attentionné, vit avec sa femme, la pianiste Carolyn Maule, et leurs deux fils, non loin de Toronto. Par un après-midi de décembre, Braun sirote un thé à sa fenêtre, d’où il voit s’ébattre les chevaux du voisin. Comme toujours, il a d’agréables manières et est presque timide. En fait, il semble l’antithèse du Don Juan de la légende: homme à femmes, phallocrate et lubrique. Pourquoi, alors, veut-il interpréter Don Giovanni.? Chaque artiste veut s’y mesurer pour dépasser les limites de son potentiel créatif. Pour Russell Braun, Don Giovanni représente, de diverses façons, le défi ultime: « C’est le personnage qui possède le plus de niveaux différents que l’on puisse rencontrer. J’aime énormément cet opéra et j’ai hâte de le chanter! »

Russell Braun  rencontre Don  Giovanni La première rencontre de Braun avec le personnage de Da Ponte à l’été de 1990 fut particulière. Il chantait dans le chœur d’un Don Giovanni présenté à Ottawa et dans lequel son défunt père, Victor Braun, incarnait le rôle titre. « Le directeur, Bernard Uzan, voulait que Don Giovanni soit en scène durant toute la représentation: j’ai dû être sa doublure. Mon père sortait de scène pour changer de costume ou se reposer et j’entrais en scène habillé de son costume et portant une barbe. »

A-t-il appris de son père.? « Oh oui, vraiment. Il était un Don Giovanni extraordinaire. Un jour, à La Scala, il chanta l’“Air du champagne^, ce qui électrisa l’auditoire. Il se retira pour endosser son costume de fête du final du premier acte, mais les spectateurs continuaient d’applaudir.: on lui demanda de retourner sur la scène pour saluer encore. Complètement essoufflé et à demi vêtu, il salua et fit un geste de remerciement en direction du chef d’orchestre qui l’interpréta comme un signe de rappel.: mon père dut chanter l’air deux fois! »

Russell Braun interpréta le rôle avec succès durant sa dernière année d’études à la University of Toronto Opera School. Brian Dickie, alors directeur de la Canadian Opera Company, se trouvait dans l’auditoire et fut complètement enthousiasmé par le jeune baryton. « Je chantais déjà dans le chœur de la COC à l’époque, mais cette représentation le charma et il me remarqua. » Et, comme on pouvait s’y attendre, moins de deux ans plus tard, Dickie lui donna sa chance en lui accordant le rôle-titre dans une production de Il Barbiere di Siviglia.

Maintenant dans la mi-trentaine, Braun sent qu’il est temps de s’attaquer à Don Giovanni. « N’oubliez pas qu’à l’époque de Mozart, ce personnage avait vingt-trois ans. » Puisque les amateurs d’opéra veulent maintenant que les chanteurs aient les caractéristiques physiques de leurs rôles, la tendance de ces dernières années fut d’engager, pour ce rôle, de jeunes chanteurs de belle apparence, comme Gilfrey, Hvorotovsky, Gino Quilico et Gerald Finley. Jusqu’à présent, Braun a travaillé seul, assis au piano, à décortiquer le texte. À ce moment du processus créatif, il ne veut pas travailler avec un conseiller ou écouter de nombreux enregistrements, préférant développer ses propres idées et aller seul de découverte en découverte. Avant le début des répétitions, Braun aura fait une revue complète du rôle. « Pour moi, l’attrait du personnage se trouve dans ses magnifiques réparties: c’est un livret brillant. Avec Elvira, la langue est raffinée. Pour séduire Zerlina, il utilise maintes figures de style magnifiques. Et il concentre toutes ses énergies à terroriser Masetto. »

Pour un chanteur qui s’est fait une spécialité d’interpréter des personnages aimables comme Barber, Pelléas, Billy Budd et Papageno, l’interprétation de Don Giovanni constitue un contraste évident. Comment se sent-il dans l’interprétation d’un anti-héros.? « Savez-vous que je me suis fait dire que je suis trop aimable pour le jouer? dit-il en riant. Quelqu’un qui n’est pas agréable est vraiment ennuyeux. Pourquoi toutes ces femmes sont-elles amoureuses de lui.? Nous sommes des comédiens et chacun doit pouvoir jouer jusqu’à un certain point. Je ne considère pas Don Giovanni comme un homme à femmes en soi, mais plutôt comme quelqu’un qui aime le danger et les défis, quelqu’un qui vit pour l’instant présent. »

Et comment trouve-t-il les exigences vocales du rôle.? « Je crois que le rôle est bien pour moi, même s’il ne va pas au-delà du mi et qu’il ne met pas en évidence toute l’étendue de ma voix. Lorsque vous pensez à ce personnage, vous pensez à un son masculin et viril. Je peux l’imiter, mais ce n’est pas ma voix. Le Don Giovanni de mon idole, le baryton britannique Thomas Allen, a toujours un son élégant, peu importe ce qu’il chante. » Et que pense-t-il de la note haute de la fin.? « C’est un cri.! J’ai assisté à une représentation, à Vienne, où le baryton était excellent, jusqu’au moment où il a décidé de chanter le la bémol haut. Ça devrait être un cri, pas une note. J’espère que lorsque je devrai le chanter, je trouverai ce cri! »

Une belle distribution entoure Braun dans la production de Québec.: Lyne Fortin en Donna Anna, Monique Pagé en Donna Elvira, Nathalie Paulin en Zerlina, Joshua Hopkins en Masetto et Gary Relyea dans le rôle du Commandeur. Braun anticipe le plaisir de travailler à nouveau avec Bernard Labadie, un musicien consommé pour lequel Braun a beaucoup de respect. Leur enregistrement récent d’Apollo e Dafne, sous étiquette Dorian, a d’ailleurs mérité un Juno. Par un travail acharné, de l’implication et un peu de chance, Don Giovanni devrait figurer en haut lieu dans le répertoire futur de Braun.: « Je l’espère. Ce rôle peut être chanté pendant longtemps et il en devient meilleur.! » [Traduction de Michelle Bachand]


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(c) La Scena Musicale 2002