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La Scena Musicale - Vol. 16, No. 7

Mona Ciciovan : Mémoire et perception

Par Wah Keung Chan / 6 avril 2011

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Il existe une curieuse similitude entre la trajectoire de la peintre et artiste visuelle canadienne d’origine roumaine Mona Ciciovan et celle de Constantin Brâncuşi (1876-1957), créateur de la célèbre sculpture monumentale la Colonne sans fin. Tous deux sont de souche paysanne roumaine et se sont intéressés à l’art, dans la solitude, dès un très jeune âge. Brâncuşi est perçu comme pionnier du modernisme et patriarche de la sculpture moderne. La peinture de Ciciovan est une recherche perpétuelle dans l’univers de sa mémoire, le paysage épuré jusqu’à l’essence dans un jeu d’ombre et de lumière.

LORSQU’ON RENCONTRE MONA CICIOVAN, on ne soupçonne guère, à sa bonne humeur et son visage encore jeune, que son destin d’artiste n’était en rien scellé à ses débuts. Sous le régime communiste, la Roumanie ne soutenait les arts que dans les grandes villes. Le village de 300 habitants où elle a grandi, dans le nord du pays, n’avait qu’une petite école pour dix élèves et, à l’âge de quatre ans, la seule possibilité de s’adonner à l’art était d’attendre que la pluie tourne la terre en boue, apte à être modelée ou prête à recevoir des formes par le dessin. « À dix ans, j’ai pu étudier à l’école de trente élèves d’un plus gros village voisin, dit-elle. Durant l’hiver, j’étais pensionnaire dans ce village et lorsque le temps était assez doux, je marchais les sept kilomètres aller et retour, il n’y avait pas d’autobus. » Alors qu’elle désirait des cours formels en arts, elle dut se contenter des cours d’art généraux existants. « Je dessinais sans cesse, toujours dans mon imaginaire. »

« Mes parents ne comprenaient pas mon besoin de création, affirme-t-elle. Ils voulaient que j’aie un métier stable. » À l’âge adulte, mariée et mère de deux fillettes, Mona Ciciovan s’est retrouvée dans une plus grande ville où un collège offrait un programme de trois ans en arts. Elle s’est inscrite, mais, au premier jour des cours, elle a dû abandonner, ne pouvant pas trouver de gardienne pour ses enfants.

Le point tournant pour elle est survenu lorsque le couple décide d’émigrer au Canada, chose rendue possible par la révolution de 1989. Il a fallu deux ans avant que la demande d’immigration soit acceptée et, après une année de préparatifs, la famille arrivait à Montréal en avril 1997 – en pleine tempête de neige, se souvient-elle. Mona Ciciovan a passé les premiers mois à faire connaissance avec sa ville adoptive et à reconstituer son matériel d’artiste chez Omer Deserres. « Ce qui m’a le plus fascinée, c’était les ponts, les autoroutes et une certaine architecture nord-américaine, nous confie-t-elle. C’était tellement nouveau pour moi. »

Ciciovan a finalement pu réaliser son rêve de vraiment poursuivre des études d’arts appliqués à l’Université de Montréal (mineure en arts plastiques), y étudiant avec son compatriote Peter Krausz. « Il ne croyait pas que je n’avais jamais reçu une instruction formelle », poursuit-elle. Elle s’est inscrite par la suite à l’UQAM où elle a obtenu un baccalauréat en Art Visuels. Ce qui la marqué le plus à cette époque, furent les cours suivis avec Antoine Pentsch.

« Au début, j’ai appris les techniques par moi-même, dit Ciciovan. En expérimentant, on apprend beaucoup. Comme le disait Giacometti, il n’y a pas d’échec. Plus on tente des choses, plus on apprend. J’ai commencé à dessiner avant même d’avoir appris à écrire. À l’université, j’ai découvert la gravure, un médium que j’affectionne; il y avait aussi des cours en sculpture, en photographie et en céramique. Tout ce que j’ai appris dans une technique, je pouvais l’utiliser dans une autre. Il est très important pour un artiste d’avoir une même vision, une même touche, une signature. Chaque technique a ses limites, mais elle peut aussi donner quelque chose à découvrir dans d’autres techniques. »

Un deuxième point tournant est venu en 2001 lorsqu’elle a rencontré Michel Buruiana, qui l’a prise sous son aile et est devenu son agent. La première rencontre n’a pas été du meilleur augure. Comme la plupart des artistes, Ciciovan organisait ses propres expositions, dessinant ses propres invitations. Lorsqu’elle en a remis une à Buruiana, pour un événement à venir, il a été choqué. « Je lui ai dit de corriger cinq fautes de français, une telle invitation était une honte », se rappelle Buruiana. L’artiste encore timide ne s’est pas pour autant laissé démonter. « J’ai été secouée, mais en même temps j’étais contente, parce que personne d’autre ne me l’aurait dit. »

Mais la chance est venue réparer les pots cassés. Buruiana, qui avait d’abord décidé de ne pas y aller, s’est rendu au vernissage. « J’ai été étonné, dit-il. Les œuvres étaient inégales et sans unité, mais des choses de peu d’intérêt côtoyaient des choses extraordinaires. Je lui ai dit ce que j’aimais et n’aimais pas et je l’ai encouragée à continuer. Ses dessins étaient splendides. Le jeu entre les ombres et la lumière était exceptionnel. J’ai été sensible à sa nature profonde et sa compréhension du monde qui l’entourait. Il y avait un véritable travail de la forme, de la composition et de la lumière. Il m’est arrivé peu souvent de rencontrer quelqu’un qui maîtrise aussi bien le dessin et la lumière. »

Trois mois plus tard, Ciciovan a invité Buruiana à une autre exposition et il a tout de suite remarqué une évolution. « Les tableaux étaient plus nombreux, en petits formats. J’ai vu qu’elle avait un bon sens de la couleur et de la nature. Je l’ai encouragée en achetant trois tableaux. Sa fille a fait des calculs et lui a dit : Maman, nous avons fait nos frais. »

« Je lui ai aussi dit que j’aimerais travailler avec elle, mais qu’il fallait beaucoup de temps et de patience, qu’il fallait acquérir de grandes connaissances et percer tous les secrets des artistes qui ont évolué avant elle », ajoute Buruiana. Elle et son mari ont accepté de relever le défi et, un an plus tard, nous avons monté une exposition au Centre Pierre-Péladeau, et nous l’avons présentée aussi en Roumanie au Musée d’Art contemporain de Bucarest. Nous avons alors décidé de ne plus exposer pendant deux ans et d’établir un studio où elle pourrait travailler tous les jours. Nous avons beaucoup parlé d’art. » Depuis, Ciciovan a exposé en moyenne une fois par année, surtout des tableaux, et ses œuvres se trouvent maintenant dans des collections privées et publiques partout dans le monde.

Buruiana a délibérément lancé sa protégée sous le nom asexué
« M. M. Ciciovan ». « Les femmes qui ont marqué l’histoire de l’art, comme Frida Kahlo, sont peu nombreuses. Dans les années 1900, les femmes n’étaient ni admises, ni reconnues, l’art était réservé aux hommes. Il a été intéressant de donner aux femmes la liberté de s’exprimer et d’explorer leurs univers si riches et souvent plus lumineux que celui des hommes», affirme Buruiana.

La meilleure façon de décrire l’œuvre de Ciciovan serait de souligner le fait qu’elle se fonde sur la mémoire, ou plus précisément sur la mémoire et la perception de Ciciovan des images et des lieux de sa vie. Elle est à la recherche d’une esthétique et en quête de sa beauté et son harmonie. Elle défie son propre univers en le poussant jusqu’à l’idéalisation. La palette de couleurs mélange les tons terreux et la lumière pour produire un monde orangé avec des teintes de bleu, de jaune et de vert. « C’est comme fermer les yeux et se remémorer ce qu’on vient tout juste de voir », dit Buruiana. Ciciovan ne se sert pas de photos pour saisir ces images, elles existent en réserve dans l’imagination fertile qui l’a si bien servie depuis son enfance. Il y a par conséquent un aspect ludique dans ses œuvres.

Dans son article sur son exposition de 2008 à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, Kristine Berey écrivait dans La SCENA : « Le spectateur entre dans un monde d’images de paysages urbains et de fronts d’eau, de ponts et d’arbres – d’arbres dans la ville. C’est un monde de silence majestueux transmis par les éléments géométriques de structures monumentales et pourtant, il y a une musique dans la représentation rythmique de certaines figures, comme dans une fugue, parfois par répétition, parfois par inversion. L’artiste semble se mouvoir sur la toile, entraînant le spectateur avec elle, comme un pianiste au clavier, toujours dans le flux du moment. Le spectateur a l’impression de regarder le monde en accéléré, à travers un kaléidoscope ou un cristal à la tombée du jour – à un moment où tout, brièvement, se dore. Dans sa volonté de communiquer sa vision intérieure, la peintre creuse des contours dans la peinture, donnant une idée de spontanéité, et utilise parfois l’huile comme si c’était une aquarelle, dans de petites touches de lustres transparents ou coulants, apportant une touche d’intangible ou d’inachevé. »

« Au fil des années, ma palette a changé, reconnaît Ciciovan. Sombre à ses débuts, elle est maintenant plus lumineuse. J’espère que les spectateurs y trouveront une résonance dans leur cœur. » Dans son studio se trouvent de nombreuses toiles en chantier. « Certains tableaux prennent cinq ans, d’autres seulement quelques mois. Je commence une nouvelle toile avec les gestes, les émotions du moment. Le tableau se révèle peu à peu. Chaque jour, il est une nouvelle création, changeant d’une séance à l’autre, jusqu’au jour où il est terminé. » Il n’est donc pas étonnant de l’entendre dire : « Mon tableau préféré est toujours celui auquel je travaille. »

Ciciovan a-t-elle des regrets ? Quels conseils donnerait-elle à l’enfant Mona ? « Je ne changerais rien, dit-elle avec son aplomb habituel. Elle doit vivre toutes ses expériences. Elle devrait demeurer une jeune fille. Il faut conserver l’esprit de l’enfance toute sa vie pour créer. C’est essentiel dans une vie d’artiste. »

Le grand poète français Paul Valéry a dit : « Deux dangers ne cessent de menacer le monde : l'ordre et le désordre. » Buruiana ajoute : « Nous vivons à une époque où le désordre semble avoir le dessus. L’œuvre de Ciciovan nous ramène à un équilibre fragile entre les deux. »


[Traduction : Alain Cavenne]


À la recherche du temps perdu, exposition de tableaux de M. M. Ciciovan,
Chapelle historique du Bon-Pasteur, 14 avril au 15 mai. 514-733-0909


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(c) La Scena Musicale 2002