SCENA Jazz

Thursday, August 7, 2008

FIJM 2008 : Après le déluge

7 août

par Marc Chénard

Si l'Off Festival de jazz de Montréal passe pour la vitrine du jazz de chez nous et que le Suoni per il Popolo est devenu le rendez-vous des amateurs avertis en musiques créatives, le Festival International de Jazz de Montréal (FIJM) s'est donné depuis bien longtemps des allures de fête foraine, bien au-delà du genre musical qui figure dans son libellé. De toute manière, lorsqu'un événement placarde autant Public Enemy dans son programme qu'un clarinettiste Dixieland qui, de son propre aveu, se dit un amateur peu doué (vous voyez qui on veut dire...), cela en dit long sur les desseins de cette entreprise taillée, bien évidemment, aux goûts d'un public de touristes musicaux. Inutile de passer en revue dans ces lignes la litanie de critiques et de griefs formulés à son égard, c'est du réchauffé maintenant. Quoi qu'on dise sur ses visées (bien plus commerciales qu'artistiques, il va sans dire), il n'en demeure pas moins que l'amateur un tant soit peu connaisseur en la matière pourra tirer son parti de ce grand déluge musical annuel. Certes, on ne supplée jamais la qualité à la quantité, mais la probabilité augmente tout de même, si modeste soit-elle, en fonction du nombre. Comme par les années passées, quelques heureuses trouvailles se sont glissées dans son dernier lot de spectacles, trouvailles qui, doit-on le dire, sont souvent attribuables à des subsides de gouvernements étrangers permettant aux groupes de tourner dans notre pays. 

Tel est le cas surtout de la série Jazz contemporain. Tenue cette année dans la plus petite des deux salles du Monument national, intimiste à souhait et tout à fait satisfaisante d'un point de vue acoustique, cette série donna l'occasion d'entendre cinq formations européennes, deux québécoises et un duo japonais. 

26 juin. Ouverture avec le quintette de la pianiste et harpiste finlandaise Iro Haarla. Pour l'essentiel, elle présenta la musique de son disque ECM Northbound, paru en 2005, chroniqué d'ailleurs ici en mai dernier. En concert, la musique différait peu : les instrumentistes (pas les mêmes que sur le disque) jouant avec cette retenue si typique des musiques nordiques des compositions modales empreintes de lyrisme. Félicitons cependant la pianiste pour ses grands efforts déployés à donner ses présentations en français, d'autant plus qu'elle semblait bien mal à l'aise à assumer cette tâche en partant. À l'entr'acte, je me suis permis de prendre la poudre d'escampette (chose que je n'aime pas faire d'habitude), question de ne pas louper le second set du trio d'Evan Parker à la Sala Rossa (voir chronique plus bas). Du out of the cool de l'un, on se dirigea tout droit au into the hot de l'autre, et je ne vous fais pas dire que le mercure a fait tout un saut ce soir-là. 

27 juin. Le duo hollandais de Ab Baars (saxo ténor, clarinette et shakuhachi) et sa conjointe Ig Henneman (violon alto) offrit un concert intimiste, moins planant ou lyrique que Haarla et cie, mais plus abstrait dans sa portée générale. Baars, que certains connaissent comme étant l'un des saxos les plus originaux, peut-être même décontenaçant à la première écoute, peut, dans un même solo, se faire doux comme sa partenaire, qui lui offre un contrepoint finement nuancé, puis rageur à la manière d'un Albert Ayler. Ensemble, ce couple a interprété de ses compositions, certaines reposant sur des thèmes aux contours mélodiques précis et jouées en reprise, d'autres servant davantage comme points de départ à des échanges purement improvisés. Bien que ce duo ait présenté son disque en concert (voir chronique, que l'on trouvera aussi en ligne dans le numéro de mai), on retiendra de cette musique d'improvisation de chambre une espèce d'austérité qui n'a pas su autant interpeller l'auditeur dans ce contexte que sur l'enregistrement. 

28 juin. De l'intimisme des deux premiers soirs, on passait dans un tout autre registre avec le truculent trio suisse Steamboat Switzerland. Orgue Hammond, basse électrique et batterie, voilà une instrumentation calquée sur le fameux triumvirat Medeski, Martin and Wood; pourtant, la démarche de ces helvètes se situe à des lieux de son vis-à-vis américain. Comme le bref descriptif dans le programme l'indique (et avec justesse, pour une fois), il s'agit d'un alliage d'une énergie de rock métal à des compositions sophistiquées de musique contemporaine (preuves à l'appui, les liasses de pages noircies de notes étalées sur leurs lutrins). Décoiffante pour dire le moindre, cette musique ne s'apprivoise que si l'on laisse toutes ses notions sur le jazz à la porte. Il faut tout même admirer le savoir-faire des musiciens (Lucas Niggli, batterie, Marino Pliakas, basse et Dominik Blum, orgue) à maintenir un tel train d'enfer qui, en dépit de son volume sonore, n'était pas délétère pour l'oreille (attribuable au très bon boulot du preneur de son, qui a accompli impeccablement sa tâche dans tous les spectacles entendus dans cette série). 

29 juin. Retour à des terrains sonores plus familiers, ou moins décapants, avec le couple nippon de Satoko Fujii (piano) et de Natsuki Tamura (trompette). L'une des artistes les plus prolifiques de notre temps, la pianiste compte près de 50 (!) disques en moins de 15 ans de carrière, tout un exploit. Compte tenu du fait que la première montréalaise de ce duo s'est déroulée à guichet fermé, tout comme le spectacle du lendemain — soit près de 140 sièges occupés à chaque soir — cela offre un signe encourageant que ces musiques souvent qualifiées de marginales attirent plus qu'une poignée d'amateurs. Qui plus est, le duo a été très bien reçu et nul n'avait à redire sur sa belle prestance en scène; entre eux, ils trouvèrent un savant équilibre entre lyrisme et audaces, la pianiste offrant un soutien exemplaire au trompettiste qui y alla d'un solo particulièrement enlevé avant la pause. 

30 juin. Également en tournée pancanadienne, le Corkestra de Hollande (présenté lui aussi dans le numéro de mai du magazine) termina son périple de cinq villes à Montréal. Neuf musiciens sous la férule du pianiste et compositeur Cor (d'où le nom du groupe) Fuhler s'attaquèrent à un répertoire de pièces aussi singulières que son instrumentation (deux batteries, une joueuse de cymbalon, une flûtiste, un clarinettiste, un saxo ténor — l'excellent Tobias Delius — une guitare, contrebasse et piano). Un an après son début nord-américain au FIMAV à Victoriaville, cet ensemble récidiva avec une prestation que certains qualifieront d'échevelée, même d'iconoclaste. Parfois purement abstrait, parfois propulsé par un genre de swing clopinant, ce groupe, qui ne sonne comme aucun autre, ne manque pas de cet humour hollandais, parfois désarçonnant pour l'auditeur, celui-ci compris. Si jazz il y a au-delà des règles même de cet art, M. Fuhler a certainement quelque chose à proposer, ne serait-ce qu'au prix de certains coups dans l'eau. 

Mais gardons-nous de croire que ce sont les seuls musiciens d'avant-garde qui manquent leur coup. Bien au contraire, car on en trouve des légions d'autres qui ne font que reproduire des formules convenues, faute de moyens ou de vision personnelle. Plus désolant encore est le fait d'entendre des musiciens doués, voire extraordinairement habiles techniquement, qui ne réalisent pas leur potentiel artistique. Exemplaire à cet effet, si exemple il y a, le saxophoniste James Carter est la preuve vivante de cette confusion qui sévit entre virtuosité instrumentale et virtuosité artistique. 

6 juillet. En soirée de clôture du festival, M. James C. a marqué — non sans tambours et trompette — un retour attendu en ville après six ans d'absence. Armé de deux saxos (ténor et soprano), d'une clarinette basse et d'une flûte (qu'il n'employa pas), entouré de quatre inconnus qui lui servirent de toile de fond, Carter s'est livré à une démonstration grandiloquente de ses aptitudes instrumentales qui, on en conviendra, sont rien de moins que phénoménales. Certes, il serait difficile de trouver un autre musicien sur cette planète capable de l'égaler, mais il n'en demeure pas moins que la confusion qui pointait déjà jadis dans sa musique a atteint ici un véritable paroxysme, bien que plus d'une poignée de spectateurs n'y ait vu que du feu... Ce qui n'est guère surprenant, vu que bénéficiant de l'appui d'un major, le saxophoniste transforme la moindre de ses performances en véritable cirque médiatique. Sa prestation se déroula comme une copie quasi-conforme de son tout récent disque au titre un tant soit peu paradoxal : Present Tense (une chronique de ce disque paraîtra d'ailleurs dans la livraison de septembre de La Scena), le répertoire différant à peine du disque. Dans son ensemble, le concert passa en revue un véritable catalogue de styles de jazz d'époques antérieures : hard bop type des années 1950, hommage à Dolphy (son unique escapade à la clarinette basse, comme vous l'aurez peut-être deviné), un standard (You go to my Head, où il céda sa place a son acolyte trompettiste, plus musical en soi, mais résolument moins performant du point de vue technique), jazz latin, swing plus classique (pièce de Django Reinhardt) etc. Si on souhaite nous vendre cette salade comme du jazz au temps présent, aussi bien en faire son deuil et donner raison aux croque-morts qui l'estiment moribond depuis belle lurette. Quelle perte de talent, hélas ! 

5 juillet. Le soir précédent, dans la même salle du Théâtre Jean-Duceppe, l'un des plus vieux routiers du jazz se présenta sur scène d'un pas un tant soit peu hésitant (ce qui se comprend à 87 ans) : l'intarissable et l'inénarrable M. Dave Brubeck. (Notons ici en passant qu'il a partagé les honneurs de la série Invitation avec deux autres jeunots, soit Hank Jones, 90 ans le 31 juillet dernier — Happy Birthday Mr. Jones ! — et McCoy Tyner, 70 ans en décembre prochain. À bien y penser, on aurait pu facilement qualifier cette série comme étant l'aile gériatrique du festival et les organisateurs auraient pu tout de même décrocher une commandite de… Geritol !) Cela dit, je n'ai jamais entrevu la possibilité de voir un jour ce pianiste qui m'a toujours paru terriblement prévisible et lourd dans ses solos. Mais ici, la proposition était différente, soit la résurrection de sa musique écrite pour octette à la fin des années 1940, à l'époque même où il étudiait auprès de Darius Milhaud. (Les intéressés sont priés d'écouter les originaux sur Fantasy ou dans les deux premiers disques du coffret anthologique Time Was, PROPERBOX090.) Pour le concert, il fallait d'abord patienter en écoutant le quartette gruger de vieux saucissons, le déroulement de chaque pièce suivant un même plan de jeu, avec un solo de batterie en sus par-ci, par-là; en revanche, le saxo alto Bobby Militello a fait belle figure dans ses solos, sans compter un impressionnant tour de taille. Quant au pianiste… enfin, on connaît son histoire. Après un temps qui m'a paru terriblement long, cinq de nos musiciens se sont présenté sur scène, en l'occurrence : Janis Steprans, clarinette, André Leroux, ténor, David Bellemare, baryton, Aron Doyle, trompette et Jean-Nicholas Trottier, trombone. Pour ceux qui tiennent le compte, cela fait neuf musiciens, sans compter un directeur. Cela s'explique par le fait qu'on ait cru bon de diviser en deux la partie du clarinettiste d'origine, Bill Smith, qui, lui, tenait aussi celle du baryton. Puisque ces musiciens n'avaient eu leurs partitions en main que deux semaines avant le concert et qu'une seule répétition a eu lieu la veille — si l'on exclut une autre, plus brève, tenue durant le test de son l'après-midi même — on ne peut qu'applaudir le travail des nôtres dans une musique qui avait certainement ses exigences d'un point de vue technique, mais dont la virtuosité réelle se situait sur le plan artistique. Point de confusion ici, car l'exécution était pleinement mise au service du concept, plutôt que le contraire. Quant au public, il n'afficha pas le même enthousiasme dans cette partie que dans la première, au cours de laquelle il ne ménageait en rien ses applaudissements, trahissant ainsi son parti pris pour les formules convenues. Pour l'anecdote enfin, les partitions d'origine ont été perdues, retranscrites ces dernières années (pas toujours parfaitement, nous informe-t-on) puis rejouées en concert en 2004, soit plus de 55 après leur création. De nos jours, cette musique ne cache pas ses rides (comme celles du pianiste), mais elle a quand même devancé les plus célèbres séances du Birth of the Cool de Miles Davis de deux ans et tout le chapitre de la Third Stream Music d'une bonne décennie, sans oublier les multiples tentatives de réconciliation subséquentes entre le jazz et la musique classique. Et pour ceux qui se le demandent, ils ont bel et bien terminé le concert avec le plus célèbre morceau en 5/4 de tous les temps (arrangé sommairement pour l'ensemble au complet), pièce, qui, comme on le sait, a contribué davantage à la gloire du pianiste qu'à celle de son acolyte et compositeur du thème, Paul Desmond. 

En bref
Depuis l'an dernier, le Bar Upstairs s'est associé au FIJM en programmant sa propre série de spectacles dans son antre de la rue McKay. Ce chroniqueur y a fait le détour en fin de festival pour assister au quartette du clarinettiste (si bémol et basse) Matthieu Bélanger. Pas de surprises pourrait-on dire, car le groupe a repris, à une exception près, son disque Insomnia (voir chronique dans le numéro de février de La Scena Musicale). En revanche, l'énergie du leader vaut le détour et sa maîtrise instrumentale fait de lui un des plus convaincants instrumentistes hantant la scène du jazz à Montréal. Plus effacé, le trio d'accompagnement (Andrée Boudreau, piano, Adrian Vedady, contrebasse, et Claude Lavergne, batterie) a bien tenu la cadence, mais ne pousse pas trop le clarinettiste, qui a tous les atouts nécessaires pour faire lever la musique à lui tout seul. En sus, il a offert une version latinisée du vieux tube de Joe Dassin, L'été des indiens, jolie mélodie en soi sur laquelle Bélanger a réussi à faire jaillir quelques belles étincelles à la clarinette basse. 

Un mot enfin sur la programmation extérieure. Nul n'a besoin de parler des cohues entassées autour de la Place-des-Arts, et du capharnaüm qui y règne, le plus souvent dû à des sonos assourdissantes. Bien qu'ayant appris à me tenir le plus loin possible de tout ce cirque, j'y ai quand même osé y mettre les pas à deux reprises, la première étant la prestation du groupe australien Way out West, la seconde étant une représentation d'un groupe d'universitaires d'ici reprenant la musique du compositeur Raymond Scott. Juste avant de me rendre au spectacle de Brubeck, je me suis donc permis d'assister à une vingtaine de minutes d'un sextette australien, dont le disque sera recensé dans le numéro de septembre du magazine. Mal servi encore une fois par une sono qui réduisait le son de basse en un bourdon indistinct et une amplification exagérée de la grosse-caisse, ce groupe semblait à tout le moins chauffer les planches, mais ne pouvant pas vraiment faire une idée de la prestation, je me suis tiré avec le souhait d'avoir quelque chose de mieux à me mettre sous les oreilles avec le disque. L'ensemble étudiant, pour sa part, présenta des reconstitutions historiques de ce curieux compositeur qu'était Raymond Scott. Dans les années 1930, il fabriquait un genre de Novelty Music assez sautillante, sans improvisation aucune, et aux titres saugrenus (Dinner Music for A Pack of Hungry Canniabals, Tobacco Auctioneer, Boyscout in Switzerland…). Historique donc, cette musique n'a pas laissé d'impact sur le jazz, encore moins sur la musique en général, mais s'écoute de nos jours avec un sourire dans le coin de la bouche. Pour une demi-heure, on s'amuse, mais on a rapidement envie de se mettre quelque chose d'un peu plus substantiel entre les oreilles. 


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Wednesday, July 23, 2008

Le pouls du "Popolo"

par Félix-Antoine Hamel

Depuis 2001, les amateurs montréalais de musiques expérimentales et underground (toutes catégories confondues) réservent leur mois de juin pour un événement de taille : le Suoni Per Il Popolo. Ce festival des plus éclatés se tient tout au long du mois à la Casa Del Popolo et à la Sala Rossa, deux salles de spectacles situés respectivement au 4873 et 4848 boulevard Saint-Laurent. Partie intégrante de sa programmation éclectique, son volet jazz et musiques improvisées a toujours eu de quoi satisfaire; côte à côte, on retrouve des noms de marque, voire quelques légendes, ainsi que d'autres musiciens un peu moins connus, ces derniers permettant toujours d'avoir d'agréables surprises, sinon de faire des découvertes. Cette huitième édition n'a pas dérogé à la règle, mettant en vedette le trio d'Evan Parker, le Sun Ra Arkestra et Tim Berne parmi les têtes d'affiche, mais aussi la saxophoniste Matana Roberts et quelques musiciens scandinaves de la nouvelle vague. Ce chroniqueur a choisi d'assister à six concerts, qui se déroulèrent tous à la Sala Rossa.

Mercredi 4 juin. Un duo formé par le tromboniste Roswell Rudd et le contrebassiste Mark Dresser se devait d'être tout sauf minimaliste. Rudd, avec sa sonorité énorme, peut évoquer toute une section de cuivres, et Dresser, virtuose exceptionnel de son instrument, semble parfois avoir des doigts supplémentaires ! Le bassiste sollicita du reste un jeu de timbres et d'harmoniques surprenants au moyen de quelques pédales et autres effets électroniques bien dosés et parfaitement intégrés à son jeu. Fidèle à lui-même, quelquefois vaguement cabotin, Rudd nous rappela qu'il fut celui qui a su remettre au goût du jour certains éléments du jeu tailgate néo-orléanais dans le jazz moderne. Plus efficace sans sourdine, sa sonorité était plus vibrante que jamais. Le contrebassiste, pour sa part, était souvent appelé à fournir une ligne de basse conventionnelle, mais la façon dont il est arrivé à transcender cette tâche ne peut que susciter l'admiration. Le répertoire était surtout constitué de compositions de chacun des musiciens (dont le très africain et mémorable Ekoneni de Dresser), mais Rudd ne pouvait s'empêcher d'inclure quelques compositions de son ancien mentor, le pianiste Herbie Nichols, dont Freudian Frolics, une pièce que le tromboniste devait décrire comme un « high bebop ». Après deux sets bien remplis, le rappel (un poème assez dadaïste de Rudd soutenu par les glissandi expressionnistes de Dresser) mettait un curieux point final à une soirée autrement mémorable. Somme toute, ça commençait bien !

Jeudi 5 juin. « Wow! » fut le premier mot prononcé par Tim Berne lorsqu'il se trouva devant une salle pleine pour le premier set de Hard Cell, trio de longue date du saxophoniste avec le pianiste/claviériste Craig Taborn et le batteur Tom Rainey. J'avais déjà vu cet ensemble lors de l'édition 2001 du Suoni, dans un contexte quelque peu différent, puisqu'ils avaient alors littéralement chauffé à blanc la petite Casa Del Popolo, et que Taborn jouait alors exclusivement des claviers. Ce récent concert devait s'avérer plus acoustique, car Taborn se servit surtout du piano et ne se tourna qu'occasionnellement vers son Fender Rhodes, mais ce changement n'amenuisa en rien l'intensité de la prestation. Berne est un musicien qui a su créer un langage original et personnel et qui travaille inlassablement dans les paramètres qu'il s'est fixé : thèmes mordants bâtis sur des rythmes complexes, grooves insistants et déstabilisants, solos débridés, le tout servi à merveille par sa sonorité bluesy, le drumming dynamique de Rainey, et surtout le jeu énergique et polyvalent de Taborn, véritable pierre angulaire de cet ensemble. Le public enthousiaste accueillit comme il se doit cette musique musclée.

Samedi 14 juin. Retour au festival d'autres revenants, de provenance plus ou moins extra-terrestres ceux-là : le Sun Ra Arkestra. Leur prestation de 2006 (ma première expérience de l'orchestre en concert) avait eu, dans mon souvenir, un effet indélébile, et avec raison : voir une quinzaine d'hommes adultes (la plupart âgés) en costumes brillants et chamarrés, interpréter une pièce de Fletcher Henderson vieille de sept décennies est une expérience qui marquerait n'importe qui. Le concert donné en juin dernier (à guichets fermés, il faut le dire) était assez semblable à celui d'il y a deux ans, jusque dans le répertoire. Après une improvisation d'ouverture à plein régime, avec le maestro Marshall Allen à l'EVI (Electronic Valve Instrument), on eût droit à une remarquable leçon d'histoire (autant de l'orchestre que de la musique), qui fut aussi une fête formidable en l'honneur d'Allen, qui, cette année, célèbre ses 50 ans de collaboration à l'Arkestra ! Parmi les pièces entendues, retenons Way Down Yonder In New Orleans, avec un vocal armstrongien du trompettiste et maître de cérémonies Michael Ray, East Of The Sun, avec un beau solo du vétéran Charles Davis au saxo ténor, et Happy As The Day Is Long, de Fletcher Henderson, avec une introduction stride impressionnante du nouveau pianiste de l'Arkestra, Farid Barron, jadis sideman de... Wynton Marsalis (incroyable mais vrai!!!). Mais ce sont les pièces classiques de l'Arkestra, les compositions du regretté Sun Ra comme Carefree et We Travel The Spaceways (pendant laquelle des musiciens quittèrent la scène pour jouer en se promenant dans la salle), ou le funk irrésistible de Join The Light, composition plus récente, qui emballèrent littéralement le public, qui fit à nouveau un triomphe à cette formation légendaire à qui il faudra bien trouver une salle plus grande lors de son prochain passage en ville (qu'on souhaite bien)!

Mardi 17 juin. Pour ce chroniqueur, le concert de Matana Roberts fut la découverte de ce huitième festival. Cette saxophoniste alto originaire de Chicago n'est pas encore très connue chez nous : membre du trio Sticks & Stones, avec lequel elle a fait quelques disques, elle vient tout juste de publier un album sous son nom, soit The Chicago Project. Mais c'est dans une composition plus ambitieuse comme Mississippi Moonchile, qu'elle présentait avec son sextette à la Sala Rossa, que son talent s'épanouit pleinement. Oeuvre puissante, à la fois témoignage de l'expérience afro-américaine et réquisitoire contre l'intolérance et la politique conservatrice, c'est aussi une pièce aux dimensions très personnelles. Étalée en continu sur plus d'une heure, cette fresque est ponctuée par des spirituals déclamés par le chanteur Jeremiah (qui aurait pu facilement être un chanteur ellingtonien), par des solos très bluesy de Roberts, par la trompette polyvalente du montréalais Gordon Allen, par le piano robuste de Shoko Nagai, le tout soutenu par la rythmique de béton du vétéran contrebassiste Hill Greene et du batteur Tomas Fujiwara. Dirigeant l'ensemble par des petits signes de la main et appelant à haute voix les titres des sections de la composition, Matana Roberts intègre aussi un texte poignant à une performance qui s'inscrit dans la lignée des suites du regretté John Carter, conjugant une volonté de mémoire à un discours musical des plus modernes.

Mercredi 25 juin. Après un passage au festival de jazz de Vancouver, Ken Vandermark et les membres du quintette Atomic (moins le saxophoniste Fredrik Ljungkvist) débarquèrent à Montréal pour une soirée musicale bien remplie. Divisé en quatre parties (aucune de durant plus de 40 minutes), ce concert devait nous permettre d'entendre ces musiciens dans différentes configurations. Pour cet auditeur, la partie la plus satisfaisante de la soirée fut le set d'ouverture, une rare prestation solo de Vandermark, muni de ses deux clarinettes (en si bémol et basse) et de son saxo baryton. Évoquant Jimmy Giuffre dès les premières notes de sa performance (une furieuse attaque à la clarinette), Vandermark devait spécifiquement dédier à ce musicien mort en avril dernier un autre de ses solos. Également impressionnant au baryton, Vandermark possède maintenant un registre remarquable qui lui permet de tirer le meilleur de toute situation musicale. Après un court entr'acte, le set suivant devait nous permettre de constater encore une fois quel formidable percussionniste est le batteur Paal Nilssen-Love : ses attaques foisonnantes dans ses conversations avec le trompettiste Magnus Broo frôlaient l'improbable. On aurait aimé entendre davantage de musique du trio Free Fall (une autre référence à Giuffre, bien sûr). Le public montréalais eut tout de même la chance de découvrir le pianiste Håvard Wiik, partenaire de Vandermark et du contrebassiste Ingebrigt Håker Flaten dans cet ensemble de jazz de chambre. La soirée se termina ensuite sur une longue improvisation collective des cinq musiciens. De cette soirée plutôt morcelée, ou bigarrée si l'on veut, je garde un souvenir mitigé, comme si je n'avais vu que des extraits de plusieurs concerts complets.

Jeudi 26 juin. Mon périple festivalier devait toutefois se terminer en grande avec une vraie pièce de résistance : le trio d'Evan Parker, avec Barry Guy et Paul Lytton. Les trois maîtres improvisateurs britanniques jouent ensemble depuis plus de 30 ans, ladite formation existant depuis un bon quart de siècle. Le niveau d'interaction d'un tel ensemble est désormais inimitable… et assurément unique dans le monde de la musique improvisée. Ceux qui sont déjà familiers avec les disques de ce groupe connaissent l'approche musicale du trio : longues improvisations intenses livrées pour la plupart du temps en collectif, lignes angulaires de Parker, comme jouées à rebours, jeu énergique de Guy et invention rythmique sans cesse renouvelée de Lytton. Le second set débuta avec un solo à corps perdu de Guy, tout simplement époustouflant : utilisant des petites mailloches, puis son archet, qu'il coinça éventuellement les cordes de son instrument, le bassiste devait tirer de sa contrebasse des sons inouïs et provoquer des réactions tantôt d'hilarité, tantôt d'approbation d'un public médusé. Lytton, pour sa part, a su broder une trame percussive complexe, armé comme il était d'une panoplie d'accessoires, entre autres quelques woodblocks. Parker, magistral saxo ténor comme toujours (qui n'avait pas ce soir-là son soprano, restrictions de voyage obligent), y alla de ses volutes sonores les plus tortueuses avec toute la facilité (apparente) qu'on lui connaît; pourtant, il peut aussi ralentir son débit pour nous interpeller d'un lyrisme pourtant abrasif. Un court rappel (après un feu nourri d'applaudissements bien mérités) marqua la finale de cette soirée, de loin l'une des plus mémorables de ces huit années de festival.

D'ici la tenue de la prochaine édition du Suoni Per Il Popolo en juin 2009, les amateurs de musiques improvisées auront certainement bien d'autres rendez-vous à inscrire dans leurs agendas, en commençant par le 1er août avec le passage du Arrive Quartet, une formation de la relève de Chicago comprenant Aram Shelton (sax alto), Tim Daisy (batterie), Jason Adasiewicz (vibraphone) et Jason Roebke (contrebasse). Trois semaines plus tard, le 20, ce sera au tour du duo norvégien de Frode Gjerstad (sax alto) et de son compatriote batteur Paal Nilssen-Love de faire chauffer les planches de la Casa del Popolo, l'enseigne par excellence de toutes les musiques créatives en ville.

Addenda

par Marc Chénard

Bien que les têtes d'affiche contribuent de manière décisive à la réputation d'un festival, sans compter l'affluence dans ses salles, il ne faut jamais ignorer la présence des talents locaux. À ce chapitre, les responsables du Suoni per il Popolo reconnaissent pleinement ce fait en accordant une place non négligeable à nos musiciens, qu'ils soient du rock, de l'électronique, de l'impro ou je ne sais quoi d'autre. Parmi ce grand éventail de concerts, deux en particulier ont retenu l'attention de ce chroniqueur

Mardi 3 juin. Inscrire un quatuor à cordes travaillant principalement dans le domaine de la musique contemporaine n'est pas une évidence en soi, du moins dans le créneau des musiques expérimentales privilégié par cet événement. Pourtant, le Quatuor à cordes Bozzini a relevé un singulier défi en s'attaquant à une œuvre spécialement conçue pour (et avec) lui par deux des personnalités reconnues dans le cercle des musiques actuelles au Québec : Jean Derome et Joane Hétu. Fruit d'un travail commun échelonné sur une année complète, le Mensonge et l'identité reçut sa première nord-américaine, deux mois après sa création dans le cadre d'un festival de musique contemporaine tenu sous les auspices de la radio DLF (Deutschland Funk) à Cologne. (Notons ici qu'une supplémentaire se déroula à Vancouver le 24 juin, d'autres prestations européennes étant d'ailleurs prévues au cours de l'automne.) D'une durée de plus d'une heure, cette pièce, divisée en quatre mouvements, comportait une dimension textuelle (soit sur bande préenregistrée, soit par lecture en direct) et une dimension spatiale, où les musiciens se déplaçaient dans la salle entre plusieurs lutrins (soit 16 au total). Suivant d'abord une partition rigoureusement écrite, les interprètes étaient peu à peu appelés à assembler des sections à leur gré, quitte à improviser, Par ailleurs, chaque musicien récitait dans une langue différente (anglais, français, allemand, italien), tantôt des anecdotes personnelles, tantôt des aphorismes de sources littéraires diverses. Compte tenu des différentes dimensions exploitées dans cet assemblage musical, il en résulta une espèce de structure épisodique constituée de strophes discrètes, donc pas nécessairement conséquentes en termes de développement global. Par moments, on aurait bien souhaité que certains des matériaux aient été développés davantage, ou que l'un ou l'autre des musiciens ait pu faire une échappée, mais la conception essentiellement rigoureuse de l'œuvre consignait les interprètes (qui sont des musiciens classiques après tout) à des rôles très définis, en mal parfois d'une certaine souplesse, voire d'ouverture à des initiatives personnelles. En revanche, le fait que ceux-ci se racontent un peu permettait de personnaliser la performance, ce qui est rarement le cas en musique classique ou l'exécutant doit se soumettre à une musique. Pourtant, si l'on se concentre sur la substance musicale même, on ne pouvait que constater un certain manque de contenu harmonique, voire d'une exploitation plus poussée des possibilités timbrales des instruments à cordes qui, comme on le sait, sont si riches en magnifiques, et d'autant plus dans les mains des deux sœurs Bozzini, Stéphanie et Isabelle, alto et violoncelle respectivement, de Clemens Merkel, violon et conjoint de la seconde, ainsi que de Nadia Francavilla, également au violon. En dépit des apories, l'inclusion d'une telle expérience dans le cadre d'un festival comme le Suoni faisait certainement preuve d'une belle ouverture d'esprit de la part des organisateurs, si bien qu'on en souhaiterait d'autres dans l'avenir (du même genre ou d'autres, peu importe). Signalons enfin que le quatuor joua également une œuvre écrite pour eux par Malcolm Goldstein, qui, par la suite, fit son numéro d'impro solo en marmonant quelques vers. Si vous connaissez l'univers de ce musicien américain exilé chez nous (cagien, il va sans dire), vous avez déjà une bonne idée.

Mardi 24 juin. Par une soirée de Fête nationale québécoise, l'atmosphère était certainement chaleureuse et festive à la Sala Rossa, cette fois-ci avec le Ratchet Orchestra. Grand collectif musical de près de 30 musiciens (comprenant professionnels, semi-professionnels et amateurs), cette cohorte dirigée par le bassiste Nicolas Caloia s'inscrit directement dans la ligne du Sun Ra Arkestra : thèmes assez simples, impros qui se déroulent sur des ostinatos rythmiques un tant soit peu ronflants, le tout produisant une musique qui n'affiche pas de grandes ambitions artistiques en soi (si ce n'est qu'en nombre), mais qui se veut tout de même honnête et intègre (ce qui est déjà pas mal). Félicitions particulièrement le preneur de son qui a trouvé un équilibre parfait entre les sections, sans oublier la basse du leader qui assurait l'assise complète de l'orchestre. Outre les vents (quatre trompettes, trombone basse, sousaphone, sept anches), on comptait une section de six cordes — qui s'illustrèrent autant les uns que les autres à titre de soliste…une rareté — quatre percussionnistes, deux guitares, un piano et un soliste de marque : Jean Derome (flûte, sax alto, objets divers), le tout couronné (ou sous-tendu devrais-je dire) par le bassiste. Reformé en novembre dernier après dix ans de silence, cette nouvelle mouture de l'orchestre, plus ambitieuse que son prédécesseur, a justement produit un disque suivant sa première d'il y a six mois. J'y étais en ce 28 novembre 2007 et j'ai applaudi autant à cette première qu'à la récidive du 24 juin 2008. Un disque existe d'ailleurs, on en reparlera un de ces jours.


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Tuesday, July 8, 2008

Off Festival Review

 
July 10, 2008
 
Montreal Jazz Fest Roundup
Part one:
Off Festival de Jazz de Montréal
June 13 to 21
by Marc Chénard
 
According to first indications, Montreal's alternative jazz festival, the Off Festival de jazz de Montreal, was met by unexpected success in its most recent edition. In a post-festival press release, the organizers reported a 20 % increase in attendance from the previous year, a surprise of sorts given a lack of real headliners or guest performers to bolster its lineup of local acts. But this year's ninth edition ran a week earlier so as not to overlap with the city's mega Festival international de Jazz de Montréal (FIJM), thus avoiding the inevitable drain of audience from it in its closing days. 

For those who may not know about this festival, it was founded in 2000 by a collective of musicians as a means of representing their interests in the face of the city's mega-festival that paid but lip service to the local scene, a state of affairs that has only marginally changed since then. From its initial purpose as a means of protest, it has developed an identity of its own, serving as a kind of springboard for local musicians to present their wares for eventual recording and touring purposes. 

The artistic direction of the event, it must be noted, is shared by a dedicated committee of musicians who do so on a voluntary basis. Given this fact, several changes of personnel have occurred over the years, but this turnover has an unattended benefit, which is to circumven the common pitfall of predictability that plagues many long-standing festivals. This ability to renew itself shows not only in its will to incorporate a wide range of jazz and improvisational music styles in its program, but also in its vocation of showcasing promising local talent, which, incidentally, is in no short supply. But like all festivals, this one, too, has to balance the tried and true with a share of newcomers and discoveries. As can be expected, there are always a share of hits, either total or partial, and misses to wit. But since jazz was never meant to be a fail-safe proposition in the first place but a matter of taking chances, the Off festival's program this year was daring in its inclusion of several bands unknown to this writer, thus providing an excellent oppurtunity to check out the field. 

This year's edition bore a slate of 32 concerts spread over 9 nine days, a decrease of three from 2007. The bulk of the action was spread over three locations, including a late afternoon happy-hour series in a bar, two evening series at the event's main concert hall, le Lion d'or (at 8 PM and 9:30 PM respectively, the latter one free of charge), and an overlapping one in another club starting at 10 PM. Also of note were two performances held in conjunction with the third of Montreal's June music fests, the alternative-music dedicated Suoni per il Popolo, the first of which being the return visit of the Sun Ra Arkestra and a following night electro-improv encounter mainly comprised of Montreal players. 

Overall, the vibe was definitely upbeat, but no real highlight emerged, at least for this writer. Instead, the interest lay more in the problems that arose in some of the performances, problems which should not be construed in negative terms, but more as raising some questions. 

One such example was the performance of the trio by-Product accompanied by an ad hoc string quartet. The proposition was intriguing to say the least: tenor saxophonist Chet Doxas was inspired by French existentialist philosopher Jean-Paul Sartre's collection of stories entitled "Le mur" to create a series of pieces for his bandmates (his brother Jim on drums and Zach Lober on bass) and an accompanying string quartet. The meeting of strings and jazz, as history has repeatedly proven, is a musical minefield, what with all of the saccharine fiddling behind jazz players aspiring for some of kind of public legitimacy beyond their own sphere. Writing for strings, it must be said, is not a piece of cake, for it requires very specific knowledge of the particularities of those instruments, at least if one wants to make their parts sound more interesting that just sustaining long tones and producing tremolos. More problematic as well is the frequent lack of integration of the two, wherbey jazzers and strings players were content to ride on parallel tracks rather than really shunting from one to the other. As an acquaintance rightfully pointed out after the show, one could almost draw an invisible 'Wall' on stage during the performance, the left part occupied by the strings and a conductor planted in front of them, the right side staked out by the jazz trio. The sax player was front and center, both stagewise and solo-wise, his cohorts chipping in along the way, the drummer offering a pretty impressive gambit towards the end of their not-too long set of five pieces (all of which can be heard on a self-produced recording launched that evening). Regrettably, no solos were granted to the string players, even though lead violinist Stéphane Allard and violist Jean René are capable of doing so, a shortcoming which only underscores a basically schizophrenic relationship stemming from these encounters. On a plus side, the backing avoided much of the maudlin fare, but there was little in terms of development, the strings used more episodically to suggest mood and tone rather than developing some sort of countrapuntal discourse to the jazz trio. Although dealing with a bad flu, Doxas managed to kick up some dust as a soloist; while he was not in peak form, it must be said that he is one of the, if not the most promising modern-mainstream reedman to emerge in our city in the last five years. (Two years ago, he more than eloquently held his own as the opening act for a Wayne Shorter quartet peformance at the big jazz fest, that says something.) 

Such reservations were obviously not shared by the Off's organizers who awarded its annual prize of excellence to Doxas and Co for their performance, a prize which includes an amount for the mastering of a future record. It will be interesting to see what this group's next move will be. 

If the script was the essence of this opening evening act, the second half of the bill was an all improv affair that bore only minimal groundrules. Eight musicians associated with the city's Ambiances Magnétiques collective took to the stage for a series of musical games, spearheaded by reedist Jean Derome, who acted as emcee of sort and let the audience in as to the guidelines they would use. As is so often the case with such music of the moment, it is always hard to describe, let alone remember and give some sort of cogent post facto account. What's more, this approach to music making always raises the question of who derives the most enjoyment from the vagaries of free play: the audience or… the players? 

On the night previous, another double bill brought other elements into play, first and foremost the blending of jazz and other musical traditions and styles. The opening set presented a quartet of piano, bass, percussion and oud, an ensemble called Oktoecho lead by composer Katia Makdissi-Warren. A trained composer in the contemporary musical tradition, her specialty is 'fusing' elements of Western and Middle-Eastern musics, given her own Lebanese background. A non-performer in this instance, although she plays piano and oud, at least when not assuming a conductor role, Warren wrote a series of pieces enabling the musicians to improvise within her set structures. As special guest, the Austro-American bassist Peter Herbert was given a couple of occasions to shine as a soloist, followed next by pianist Marianne Trudel, the latter showing her jazz proclivities in her solos. The sensitive percussion work of Patrick Graham was a nice touch, and the choice of a musician very much in tune with non-Western traditions provided a welcome alternative to the customary jazz drumming heard in this festival. Rounding off the group was a native Turkish oud player who seemed definitely more at home when the music stuck close to the Middle-East, electing to lay out in the 'jazzier' parts. All in all, an interesting rapprochement of musical cultures that could only be more successful in repeated performances (this one being a good step forward since its first presentation in town last February, this reprise enhanced in no small way by the guest bassist). 

If two musical cultures were put to a test in that act, the next group seemed to throw several musical styles all into one pot. Common Thread is the name of a sextet lead by Montreal bassist Miles Perkin, a unit with a most original instrumentation of harp, steel guitar (and dobro), alto sax/flute, tenor sax/clarinet, drums/percussion and the leader/composer. At first, the drums seemed overly loud in the mix and tended to distract the listener from what was going on elsewhere. Throughout the set, one could hear country and folk influences (normal, considering the stringed instruments), some cutting edge pop and one of those churning North-African grooves in the final piece (logically titled 'Gnawa'). In keeping with those influences, this was more of a collective music, with limited solo room (but kudos to altoist Eric Hove for making the most of his two escapades). By and large, this is a music that searches in several directions, but there was a kind of restlesness to it all that prevented it from achieving a satisfying end result, something like a sum failing to exceed its parts. For those interested, this group has issued two CDs, including a self-produced side 'The Guessing Game', issued earlier this year and available through the artist's web. (http://www.milesperkin.com)

The closing night of the festival provided two more acts that, this time around, were unmistakeably in the jazz tradition. The aforementionned pianist Marianne Trudel premiered a new seven piece group with three brass (trumpet, trombone and French Horn), female voice (used purely instrumentally) and rhythn section. A composition project most obviously, this ensemble deftly negotiated a program of fairly elaborate pieces, bookended by a pair of piano trio pieces which, once again, betrayed Trudel's weakness, at least an instrumentalist, for Keith Jarrett. More satisfying to this writer were the full ensemble pieces, the first of which bore the indelible imprint of Kenny Wheeler but that succeeded in drawing away from that obvious influence by breaking the group down into various configurations. Along the way, everybody was granted at least one solo spot, although the French hornist, a non-improviser, was assigned a written part, and a tricky one at that as it demanded the player (Jocelyn Veilleux) to negotiate a number of register leaps (a perilous thing to do on such a unforgiving instrument like that one). Considering the limited rehearsal time, this ensemble delivered its goods convincingly and, like her previous quintet project of a couple years ago, let's hope that this one will take on a life of its own and hopefully hit the road for next year's festival circuit. 

As festival closer, the saxophone quartet of Janis Steprans (supplied by bass and drums on a couple of pieces) was a model of flawless execution. With André Leroux on soprano sax, David Bellemare on alto (surely one of the city's best kept secrets), the excellent Jean Fréchette on baritone and the leader on tenor, this foursome is as solid as one can get in playing abilities. But there is one caveat, namely, the material which was firmly planted in the mainstream jazz tradition and offered no surprises whatsover (although a series of five through composed variations on the Monk tune "Ugly Beauty" was a novel idea, even if it went on for too long). This then is jazz according to the academic credo, spit polished and all, but with both feet stuck in the past rather than surging ahead. 

To round up this review, a few mentions on some of the gigs heard in the afternoon and late evening. Although their take on post-hard bop (with a nod to Dave Holland) may not have been the most original, the quintet of altoist Mario Allard played the style as ably as many a band can do, not just here but anywhere for that matter. Particularly strong was the leader of this pianoless quintet, who incidentally was just awarded the prize for best composition during the FIJM's annual jazz competition.
Altoist Eric Hove displayed his talents at the helm of his unit Sound Clash, one that comprises bass, drums and a turntable player who weaved his filigrees to varying degree of success. In fact, to what degree does the latter's input enhance or detract the overall proceedings? A moot point maybe, but it seems not much would be lost without him. Hove, however, excelled in the quartet of tenor saxophonist Anna Webber, who displays a full sound on her horn and is just as adept, if not a tad more on her first instrument, the flute. With guitar and drums, she displayed some very interestingly crafted compositions that develop and expand in non obvious ways. A player and a group to watch for. 

While Jason Sharp is one of our city's handful of baritone saxophone specialists, he uses two very singular instruments, the Hohner saxophone (an almost toy-looking saxophone with no mouthpiece but reeds inserted under its keys) and the even more exotic fujara (a sheep herding instrument made in the Czech Republic vaguely resembling a didjeredoo, but held vertically rather than diagonally). With drums, bass and steel guitar, his band  is strongly influenced by Eastern European musics, so much so that its repertoire of originals seem all cut from a single cloth, the themes too similar to each other and the pieces developing in predictable ways after a while. An interesting concept and sound for sure, but one where the leader needs to develop and broaden the scope of his compositional chops. 

While these concerts are but a cross section of the total festival, they nevertheless provide a good picture of an event that has courageously held its own for nine years now and is sure not to disappear from the map any time soon. And now on the cusp of its first decade, and with the good fortunes it has had this year, all bodes well for a cheery musical celebration in June 2009. 

Sunday, June 1, 2008

Jimmy Giuffre: Quiet Now (1921-2008)


par Marc Chénard

Le 24 avril dernier, à quelques jours de son 87e anniversaire, le clarinettiste, saxophoniste et compositeur Jimmy Giuffre passa l'arme à gauche. Victime de la maladie de Parkinson — les premiers symptômes s'étant manifestés au début des années 90 — ce musicien et pédagogue s'était complètement retiré de la scène à cette date, quittant à peine sa demeure du Massachusetts pendant les 15 dernières années de sa vie. Oublié du grand public, ce grand artiste d'une grande humilité a pourtant suscité admiration et respect d'un nombre considérable de musiciens qui ont reconnu, pour la plupart assez tardivement, la réelle teneur de sa contribution au monde du jazz. Étalée sur une bonne cinquantaine d'années, sa carrière a été marquée de quelques succès, mais il n'en demeure pas moins qu'il a dû faire face à une certaine incompréhension, autant chez les amateurs que chez les critiques, notamment avec son trio de chambre acoustique du début des années 1960 (voir plus bas), voire ses excursions avec un quartette électrique au milieu des années 1980. Pour les uns, ses expériences en trio inspirées par le free jazz naissant étaient inacceptables en tant que transgression du canon de la note bleue; pour d'autres, en l'occurrence les tenants de cette New Thing afroaméricaine, sa démarche n'était pas suffisamment contestataire. Nonobstant ces points de vue, Giuffre ne s'est jamais considéré comme un radical, encore moins comme un révolutionnaire prêt à monter sur les barricades. Rien de tout cela pour lui.

L'aventure cool
Né le 26 avril 1921 à Dallas au Texas, ce musicien blanc grandit dans un milieu qui baignait dans le blues, le Gospel et les Spirituals. Par ailleurs, son instrument premier, le saxo ténor, aurait pu le rapprocher de la lignée de ces « Texas Tenors » au son légèrement acidulé et décidément très bluesé. Sa première vraie percée, il la connaît à la fin des années 40 en tant que compositeur d'un thème, Four Brothers. Cette ligne de facture bop deviendra la signature d'une des grandes formations de Woody Herman; son titre fait justement allusion à la section de saxophones, dont Giuffre, par un coup de sort, ne fera même pas partie.
Comme musicien, Giuffre deviendra, dans les années 1950, l'un des faire-valoir de cette soi-disant école de la West Coast Cool. Durant son séjour à Los Angeles, il étudiera avec le compositeur Wesley Laviolette, genre d'éminence grise qui influencera d'autres jazzmen à enrichir la palette compostionnelle du jazz avec des techniques d'écriture issues de la musique classique.
Durant cette même décennie, Giuffre poursuivra autant cette tangente d'écriture, parfois en écrivant des pièces sans part d'improvisation aucune, parfois en mettant sur pied des formations inusitées (par ex. : un trio avec trompette, batterie et clarinette, une autre avec guitare et contrebasse et une variante de cette dernière avec trombone à piston et contrebasse.). Avec ces dernières, il se constitue un répertoire assez original à partir de thèmes d'une simplicité parfois désarmante, voire presque folkloriques, le plus célèbre d'entre eux étant The Train and the River, qui connut d'ailleurs un certain succès en son temps. Dans ces groupes, il passe souvent entre les saxos ténor et baryton durant un morceau, sans oublier son tout premier et sans aucun doute plus important instrument de son arsenal : la clarinette.
S'il faut retenir une seule chose de ce musicien, du moins en tant que réelle contribution au jazz, c'est justement le fait d'avoir proposé une nouvelle voie pour la clarinette, instrument que le jazz moderne de l'époque avait banni de ses rangs en la laissant languir dans les limbes du jazz traditionnel de l'ère du Swing et du jazz néo-orléanais. Jusque-là, ses praticiens jouaient surtout dans le registre aigu comme par obligation, question de mieux se faire entendre parmi les cuivres, batteries et autres; Giuffre, en revanche, misa sur le registre grave, le chalumeau comme on l'appelle, avec une part de souffle perceptible dans le son. Cette préférence, il la cultivait au point même de jouer des solos entiers sans jamais utiliser sa clef de registre, un remarquable exercice de discipline en soi.
Reconnu donc comme l'un des chefs de fils de cette esthétique cool, Giuffre bénéficia d'une certaine notoriété et se trouva du même coup au centre d'un débat qui opposait cette approche caractérisée par un swing léger et presque désinvolte à celle du hard bop de New York, plus expressive et énergique. Peu avant 1960, il choisit de s'établir dans la Mecque du jazz et se lança, un an plus tard, dans ce qui allait devenir plus audacieuse aventure musicale de sa carrière.

L'ultime trio
À l'instar de ses groupes précédents, Giuffre forma un autre trio sans batterie, trio constitué cette fois-ci du pianiste Paul Bley, du contrebassiste Steve Swallow (avant son passage à la basse électrique) et de lui-même… à la clarinette exclusivement. La  « douce intensité » (terme qu'il utilisait pour qualifier son approche) serait l'une des principales assises de cet ensemble qui tentera à sa manière de se désaffranchir des balises harmoniques et formelles du jazz. Par ses trois enregistrements en studio (Fusion et Thesis - réédités au début des années 1990 dans le coffret double 1961 sur ECM - suivis de Free Fall sur Columbia un an après) le trio, inspiré par la proposition révolutionnaire d'Ornette Coleman de couper le cordon ombilical entre la forme et le contenu, franchit un autre pas en abolissant peu à peu la métrique régulière qui sous-tendait la musique de Coleman (un autre Texan), puis en se livrant à des jeux de timbres subtils liés à un langage harmonique davantage apparenté à la musique contemporaine qu'au jazz. À cette même époque, faut-il le noter, le rapprochement entre le jazz et la musique classique, la Third Stream, était bien mal vu par l'establishment critique qui, du même coup, relégua Giuffre au même ban. En dépit d'une tournée européenne presque légendaire (documenté sur les disques HatOLOGY Emphasis & Flight 1961), le groupe n'a pas pu tenir le coup; Giuffre a dû gagner sa croûte dans l'enseignement tandis que Bley tira habilement son épingle du jeu dans les eaux troubles du Free Jazz alors que Swallow (comme tout bon accompagnateur) fit son bonhomme de chemin avant de trouver sa place au soleil en tant que spécialiste de la basse électrique.

Le filon à suivre
Bien que difficile pour le saxophoniste, cette courte période (et surtout les années qui s'ensuivirent) ont entr'ouvert, si timidement soit-il, une porte pour le jazz, porte par laquelle une génération de musiciens improvisateurs du Vieux Continent allaient éventuellement s'engager. Par une curieuse ironie, c'est un autre genre américain, le Free Jazz, qui allait bientôt rompre la servitude des praticiens de cet art en Europe à leurs modèles étatsuniens. Les années 1960 sont donc une période-charnière sur tous les plans et la naissance de la musique improvisée européenne n'était qu'une parmi bien d'autres manifestations d'un tumulte social, politique et culturel qui a déferlé sur l'Europe, tumulte qui, comme on le sait, a atteint son paroxysme en 1968.
Mais après avoir tout fait éclater, que faire avec les décombres ? Désormais, il fallait non seulement reconstruire à partir d'autres propositions musicales mais de nouvelles visions aussi. Et c'est précisément là que cette « douce intensité » offrit un filon à suivre, filon dont on a pas encore épuisé les possibilités de nos jours. Mais qu'on s'entende ici : la musique de Giuffre en 1961 était une musique pleinement de son temps, mais elle lui a survécu, et ses enjeux sont tout aussi sinon plus pertinents et actuels aujourd'hui qu'à cette lointaine époque. Et pour preuve, le saxo ténor Ken Vandermark (invité par le festival de Vancouver et celui de la Casa del Popolo à Montréal à la fin de juin) a formé un trio avec piano et basse appelé justement « Free Fall » et dans lequel il ne joue que des clarinettes (si bémol et basse). Signalons du reste qu'il ne s'agit pas de relectures de pièces du trio d'origine mais bien d'une extension de celui-ci : n'est-il pas de meilleur hommage que de se laisser inspirer par un musicien en voulant porter son héritage de l'avant que de le reproduire tout simplement ?

Les retrouvailles
Pour revenir à Giuffre, il n'enregistre que de manière sporadique dans les années qui suivront, entre autres : deux disques (avec contrebasse et batterie) en 1971 et 1975 (dans lesquels on l'entendra aux flûtes) et trois autres dans la prochaine décennie à la tête d'une formation avec basse et claviers électriques. Pourtant, en 1989, un producteur français, Jacques Pussiau, lui donne l'occasion de retrouver ses anciens compagnons de route des années 1960. Le label français Owl publiera deux titres l'année suivante (hélas ! quasi-introuvables, comme un troisième paru en 1992), le point d'orgue de cette formation marquée par un ultime document édité en Italie par Soul Note. Notons en terminant quelques séances avec le joueur d'anches français André Jaume : Eiffel, sur CELP, Momentum, sur hatOLOGY, et Talks and Plays, également sur CELP (ce dernier titre étant un coffret double comprenant un disque de duos et de solos et un autre où Giuffre raconte sa vie lors d'une entrevue radiophonique… un must pour collectionneurs !)
 
Coda
En 1990, au Festival International de jazz de Montréal, ces trois mêmes messieurs, Giuffre, Bley et Swallow, se sont retrouvés sur la scène du TNM pour un concert qui n'était rien de moins que magique (si si, j'y étais !). Fait remarquable, ce trio s'était produit une fois auparavant en ville, 29 ans plus tôt pour être exact, et ce dans le même théâtre, l'ancienne Comédie canadienne.
Bley, que l'on connaît comme personnalité musicale (et physique) assez imposante, se prêta au jeu avec un degré de respect rarement vu, accordant une place égale à ses complices. Giuffre, qui avait abandonné le ténor depuis belle lurette, joua du soprano ce soir-là, et sa clarinette bien sûr. Il n'y eut ni haute voltige, ni grand déploiement durant ce concert mémorable, mais une connivence musicale exemplaire. 

Jimmy Giuffre: 10 essentiels
par Félix-Antoine Hamel


Tangents in Jazz (Capitol, 1955, réédition Membran, Fresh Sound (New Forms In Jazz) et Giant Steps (The Cool One)). Avec un quartette sans piano du type popularisé au début des années 50 par Gerry Mulligan et Chet Baker, Giuffre initie avec cet album son processus de transformation du rôle traditionnel des instruments dans le petit ensemble de jazz: la contrebasse et la batterie perdent ici leur rôle rythmique traditionnel pour devenir des interlocuteurs à part entière. C'est de cette première expérimentation (encore quelque peu maladroite) que découleront les futurs ensembles du clarinettiste. 

The Jimmy Giuffre Clarinet (Atlantic, 1956, réédition Collectables). De cet album "concept", on retiendra "So Low", l'introduction, caractéristique de ce miniaturiste qu'était Jimmy Giuffre: un blues lent, qu'il joue seul à la clarinette, marquant le tempo avec son pied. Le reste de l'album le voit trimballer le timbre boisé de son instrument dans les contextes les plus divers, du duo au nonette. 

The Jimmy Giuffre 3 (Atlantic, 1956-57). C'est avec "The Train And The River" que Giuffre connaîtra l'un de ses plus grands succès: on se souvient de ses versions filmées, dans l'émission "The Sound of Jazz" (voir ici) pour la télévision, et dans le célèbre film "Jazz On A Summer's Day" (voir ici). La version originale se trouve sur ce disque, le premier de son célèbre "3", dont le guitariste, Jim Hall, sera son plus fidèle collaborateur jusqu'en 1960. 

Western Suite (Atlantic, 1958). En 1958, le trombone de Bob Brookmeyer remplace dans le trio la contrebasse, ce qui en fait un groupe unique pour l'époque: sans piano, sans contrebasse et sans batterie! "Western Suite" est peut-être le chef-d'oeuvre de la première période de Giuffre, qui poursuit ici le mélange jazz-folklore initié avec "The Train And The River". Par moments, on croirait entendre le Bill Frisell de "This Land"! 

Jimmy Giuffre 3, 1961 (ECM, 1961, album double, réédition de Fusion et Thesis, parus originalement sur Verve). Paradoxalement, cet album double marque à la fois une rupture et un achèvement dans la musique de Giuffre. En effet, on peut considérer cet enregistrement comme son classique. C'est ici que ses conceptions de jazz "de chambre" prennent toute leur substance, admirablement servies par les compositions, dont plusieurs d'une (alors) toute jeune compositrice, Carla Bley. 

Free Fall (Columbia, 1962). L'album le plus radical de Giuffre: en plus du niveau d'interaction atteint dans "Fusion" et "Thesis" (et les concerts de cette époque édités chez hatOlogy), on trouve ici une plus grande volonté d'abstraction, et un éclatement de l'ensemble qui se fragmente en duos et solos. En trouvant une direction différente pour le Free Jazz, hors des démonstrations exacerbées de la fire music, le trio pavait la voie pour les improvisateurs du futur. Dans notre industrie musicale actuelle, qu'un major comme Columbia puisse enregistrer (et publier) un tel album est impossible. Qu'il ait pu se le permettre en 1962 était essentiel pour l'avenir de la musique. 

Paris Jazz Concert Olympia February 23 1960, February 27 1965 (Olivi/RTE, 1960-65). Cet enregistrement de deux concerts parisiens de Giuffre n'est peut-être pas essentiel, mais il permet de constater le chemin parcouru par Giuffre en une courte période. Ceux-là même qui applaudissaient "My Funny Valentine" en 1960 devaient huer et siffler le ténor acerbe détaillant "Ictus" cinq ans plus tard. C'est en tout cas la seule occasion connue d'entendre le trio avec Don Friedman et Barre Phillips, qui ne fit jamais de disque en studio. 

The Train And The River (Choice/Candid, 1975). Reprenant le titre le plus célèbre de sa période folk-jazz, Giuffre signe ici un disque qui s'inspire plutôt des folklores du monde, utilisant la flûte et signant ses compositions de titres assez zen ("Om", "Tibetan Sun", etc.). On découvre ici un nouvel équilibre dans sa musique, une nouvelle sérénité. On pourrait presque parler de chef-d'oeuvre oublié. 

The Life Of A Trio: Saturday et The Life Of A Trio: Sunday (Owl, 1989). La réunion du trio avec Paul Bley et Steve Swallow ne prend évidemment pas le parti de la relecture, de la reprise. Les diverses configurations rappellent "Free Fall", sans l'urgence, mais avec une maturité supplémentaire, celle de trois maîtres au sommet de leur art. 

Talks & Plays (CELP, 1992). L'une des collaborations les plus sympathiques des dernières années de Giuffre fut celle avec le saxophoniste-clarinettiste français André Jaume, dont le label CELP devait publier certains des (rares) disques du grand clarinettiste. Cet album double propose un disque complet d'entretiens, plus un disque de solos et duos. 

Ceux qui douteraient de l'influence de Jimmy Giuffre dans le jazz contemporain pourront écouter les deux disques de Paul Bley en trio avec Evan Parker et Barre Phillips (Time Will Tell, 1994 et Sankt Gerold, 1996, les deux sur ECM), le trio de Michael Moore (Chicoutimi, 1993, et Bering, 1996, sur Ramboy) et le trio de Ken Vandermark, Free Fall, avec les scandinaves Håvard Wiik et Ingebrigt Håker Flaten (Furnace, 2002, sur Wobbly Rail, Amsterdam Funk, 2005 et The Point In A Line, 2007, les deux sur Smalltown Superjazz). Trois groupes qui, sans chercher à imiter le célèbre trio, en font survivre l'esprit. 

Tuesday, May 6, 2008

Festival picks 2008, part 2: also recommended

Sure bets: 

❶ The soon-to-be-90-year-old pianist Hank Jones has the distinction of probably being the oldest working jazz musician on the planet. Here he will be bringing the wealth of his piano experience to bear in a series of meetings over three nights with the likes of Brad Mehldau, Charlie Haden, and Jim Hall. 
☛Montréal, June 28, 29, 30, Invitation series FIJM. 

❷ The most famous of all disciples of blind pianist Lennie Tristano and last survivor of the legendary Birth of the Cool sessions, Lee Konitz is still going strong at 80 years old, what with his most unique sound and always distinguished improvisational conception. 
☛Medicine Hat, June 26; Calgary, June 27. 
PS

Tireless saxophonist David Murray has recently made for Justin Time one of his best albums in recent years, "Sacred Ground". With the help of his Black Saint Quartet (with veterans Ray Drummond, double bass, and Andrew Cyrille, drums, joining young pianist Lafayette Gilchrist), Murray comes to Montréal to present compositions from that opus, where the tenor giant seems to go back to his roots. 
☛Montréal, June 26

❷ With strange stage costumes and an off-the-wall repertoire mixing avant-garde episodes and old-time swing tunes, the Sun Ra Arkestra has been for more than fifty years one of the most unique acts around. Back to the Sala Rossa for Suoni Per Il Popolo after their triumph there in 2006, the ensemble (under the direction of saxophonist Marshall Allen since the death of its colorful leader in 1993) will undoubtedly have the audience chanting once more: space is the place, space is the place...
☛Montréal (Suoni Per Il Popolo), June 14
FAH

On the strengths of his latest ECM record (see review here), saxophonist Charles Lloyd is truly one of the most credible of all Coltrane disciples. Backed by arguably his best rhythm section since his late 60's quartet with the then budding Keith Jarrett, the tenorman will surely conquer his audience with his surefire flights of fancy. 
☛Toronto, June 25

❷ A sure bet if ever there was one, Dave Brubeck will however present one of the lesser known facets of his oeuvre, the rarely performed music of his early 1950's octet. Influenced at the time by his studies with French composer Darius Milhaud, the pianist chartered a course that would only cristallize later in that decade under the heading of "Third Stream Jazz". And given his advancing age (like his beloved keyboard, 88 this coming December!), chances to catch him live will be at a premium with each new year. 
☛Montréal, July 4 (Brubeck will also perform with his quartet on July 5, in Vancouver on June 23 and in Toronto on July 2 with symphony orchestra)
MC

Bold strokes: 

While the husband and wife piano and trumpet team of Sakoto Fuji and Natsuki Tamura have been doing a lot of work in big band formats, they will play together in an intimate duo setting in Montréal on June 29. Four days previous to that, the pianist will also perform in duo in Vancouver, this time with violinist Carla Kihlstedt. 
☛Vancouver, June 25; Montréal, June 29. 

Inhabitants is a young West Coast foursome that creates a captivating and adventurous contemporary urban soundscape complete with articulate improvisation and imaginative compositional ideas. The group is made up of JP Carter, trumpet, Dave Sikula, guitar, Pete Schmitt, bass and Skye Brooks, drums. 
☛Vancouver, June 25. 
PS

❶ Matana Roberts is a name you'll undoubtedly hear often in the coming years. The dynamic Chicago-born saxophonist is part of the Windy City's newest generation of musicians, faithful to the original AACM motto: "great black music, ancient to the future". With a six-piece ensemble (including local trumpeter Gordon Allen), she will be in Montréal to present the second part (baptised "Mississippi Moonchile") of an ambitious work she describes as a "patch work sound quilt", based on the lives and legends of her ancestors. 
☛Montréal (Suoni Per Il Popolo), June 17. 

❷ Also from Chicago, flutist Nicole Mitchell is another musician to watch. Her 2005 recording with Harrison Bankhead and Hamid Drake, which brought her to the attention of many listeners, was made at the Suoni Per Il Popolo in Montréal. This year, she will perform with a veteran of the Canadian scene, pianist Paul Plimley, at the Vancouver Jazz Festival. 
☛Vancouver, June 28. 
FAH

If ever the words "cutting edge" suited a jazz musician, Tim Berne would surely have to be a leading candidate for that title. This much heralded alto saxophonist from the Downtown N.Y. scene will be heard in three different festivals, with no less than three appearances in Vancouver and one each in Ottawa and Montréal. 
☛Montréal (Suoni Per Il Popolo): Hard Cell, with Tom Rainey (drums) and Craig Taborn (keyboard), June 3. 
☛Ottawa: Trio with Chris Speed (tenor sax) and Lotte Anker (soprano, tenor saxes), June 25. 
☛Vancouver: Bloodcount (reunion concert), June 29; duo with Michael Formanek, June 28; workshop, June 28. 

❷ Take an organ, electric bass and drums trio à la Medeski, Martin and Wood, have it play sophisticated compositions akin to contemporary music but with all the intensity of a Heavy Metal band and what do you get?... Steamboat Switzerland! This oddly named band under the leadership of drummer Lucas Niggli is a bracing proposition for sure, but this is one ship to shape you out. 
☛Vancouver, June 25; Montréal, June 28. 
MC

Can con: 

Montréal-based tenor and soprano saxophonist Joel Miller and his band Mandela will be heading to the Nation's Capital this summer. Mixing several idioms is the leader's own musical forte, and he creates vehicles that are at once pleasantly melodic and accessible at all times, but still open enough for off-the-beaten-track improvisations. 
☛Ottawa, June 28. 

❷ A Toronto native, but Montrealer for the last three and a half years, trumpeter Gordon Allen is not only a musical explorer with a keen ear but one capable of making the horn sound suave and rich at one moment, then dark and purely abstract the next. He will team up here with percussionist Michel F. Côté and bassist Alexandre Saint-Onge for an evening of highly imaginative small-group improvisation. 
☛Montréal (Suoni Per Il Popolo), June 14. 
PS

This year will have been a busy one for saxophonist/composer Jean Derome: two concerts with a twelve-piece ensemble (at the Sala Rossa in december and at Victoriaville in may), a new album with his quintet Les Dangereux Zhoms ("To Continue"), and a world premiere in Cologne of one of his compositions for the Bozzini String Quartet (see above). He will be in the spotlight again, with the usual DAME suspects, for an evening of improvisation at Montréal's Off Festival de Jazz. Prepare yourselves for an ambience that can only be... magnetic! 
☛Montréal (Off Festival de Jazz), June 18. 

❷ One of the mainstays of Montréal's jazz scene for countless years, double bassist Michel Donato will be touring this summer's jazz festival circuit with a trio featuring accordionist Marin Nasturica and guitarist Jon Gearey. Donato will also be the guest of honor for an evening at the FIJM, a concert baptised "fifty years of double bass", where he will perform duets with a number of his old accomplices, including James Gelfand, Karen Young, Yannick Rieu and François Bourassa. A well-deserved tribute evening. 
☛Ottawa, June 26; Montréal, July 4 & 5. 
FAH

❶ Peripatetic guitarist Joel Haynes is on a Canada-wide tour this summer in a trio plus star tenorman Seamus Blake, a native Vancouverite who has found international fame after settling Stateside back in the 90's. A good solid jazz act made in Canada that will surely be an outdoor crowd pleaser this summer. 
☛Vancouver, June 22; Toronto, June 25; Ottawa, June 26; Montréal, June 28. 

❷ After a successful cross-Canada quintet tour last summer, up and comer pianist Marianne Trudel premieres a new project: a seven-piece ensemble with three brass (trumpet, french horn and trombone), rhythm section and voice. An interesting combination to say the least. 
☛Montréal (Off Festival de Jazz), June 21. 
MC

Welcome to La Scena Musicale's new jazz blog!

To get things rolling, you will first find the jazz team's Top Picks of the Canadian Jazz Festivals 2008, followed by more show recommendations to check out at a festival near you. But this is only a beginning. In weeks to come, we will also post other items of interest, ranging from passings in the jazz world, to a host of other topics, even some worthy jazz sightings to check out on You Tube. If you'd like to tell us what acts that we might have missed but are must-sees for you, please let us know. Tell us why, but also where and when. 
Got some hot info for us, or want to raise an issue for discussion?... Don't be shy: just tell us what's on your mind. Share your thoughts with our readers by posting them on our blog. Let's keep in touch! 
The Jazz Team

Bienvenue au nouveau BLOGUE JAZZ de la Scena Musicale!

Pour ouvrir le bal, vous trouverez tout d'abord nos premiers choix de concerts à voir cet été dans les festivals de jazz au Canada. Par la suite, nous vous offrirons d'autres recommandations dignes de mérite, classées selon nos trois catégories: «Les valeurs sûres», «Les coups d'audace» et le «Contenu canadien». Si nous avions omis un concert qui vous tient à coeur, faites-nous en part en nous envoyant votre soumission pour inclusion dans ce blogue. 
Mais ce n'est qu'un début. Nous vous informerons de l'actualité jazz sous toutes ses coutures, quitte à signaler des clips d'intérêt sur le site You Tube. Et si le débat vous tente, lancez-en un. Veuillez noter qu'au début juin, nous reprendrons certains des choix dans les lignes pour le bénéfice de nos lecteurs francophones, tout en offrant d'autres recommandations spécifiques aux trois festivals montréalais. 
À bon entendeur, salut! 
L'équipe jazz

FESTIVAL PICKS
Marc Chénard, Félix-A. Hamel, Paul Serralheiro

Note: Not all dates and places for recommended shows are given; the information listed here has been provided to us by the festivals that submitted their programs prior to publication. 

Once again, the jazz team of La Scena Musicale/The Music Scene has poured over the schedules of Canada's leading festivals in search of shows to suit jazz fans of all stripes. This year, however, our top picks in our usual three categories are listed both here in this blog as well as in the hard copy. Also listed in this blog are other recommendations of shows to watch for at one or the other of this summer's bumper crop of jazz festivals. 

Sure bets: 

Last year saw the passing of the great lyrical tenor Luciano Pavarotti, as well as jazz tenor Michael Brecker. With Joe Lovano and Dave Liebman, they went under the name of Tenor Summit. The Festival International de Jazz de Montréal presents on opening night an exclusive Canadian performance of these two masters with a new foil in tow... Ravi Coltrane! With a sterling front line like that and a surefire rhythm section backing them, does one really need to make a sales pitch on this one? MC
☛Montréal, June 27

Sweeping across Western Canada on a six-city tour, the Jazz at Lincoln Center Orchestra is a group of accomplished soloists that join together to make a powerful group sound, covering repertoire that ranges from the earliest jazz (Buddy Bolden, Louis Armstrong) through swing era (Duke Ellington) right into more recent territory (Mingus, Ornette Coleman). To quote leader Wynton Marsalis, this is a band that plays "with feeling and precision". PS
☛Ottawa, June 20. Further concerts in Calgary, Edmonton, Vancouver and Victoria. 

Finnish pianist and harpist Iro Haarla, widow of the legendary drummer/bandleader Edward Vesala, will be covering most of the Canadian festival circuit this coming June. Her quintet is a stellar band that includes the talented saxophonist Trygve Seim and another drumming legend in his own right, Jon Christensen. This group's first ECM album, "Northbound", is already a Nordic jazz classic (see record review here). FAH
☛Vancouver, June 21; Ottawa, June 22; Montréal, June 26. 

Bold strokes: 

Evan Parker, a veteran of the English creative music scene now in his mid-60s, has developed a totally unique approach on both tenor and (especially) soprano saxophones, expressing himself, as it were, in a language all his own. He will be performing first in Vancouver on several occasions, most notably with the Barry Guy New Orchestra (BGNO) as well as with his own trio (plus guest pianist Agusti Fernandez). He will land in Montréal with both Guy and drummer Paul Lytton to play at the Suoni Per Il Popolo festival. PS
☛Vancouver: Trio + guest pianist Agusti Fernandez, June 23 & with BGNO, June 24 & 25; Montréal (Suoni Per Il Popolo), June 26. 

In late June, Vancouver will be closer to Oslo and Stockholm than ever with a Nordic invasion of sorts. No less than eight events will feature Swedish and Norwegian musicians, most notably members of the supergroup Atomic (trumpeter Magnus Broo, saxophonist Fredrik Ljungkvist, pianist Håvard Wiik, bassist Ingebrigt Håker Flaten and drummer Paal Nilssen-Love), but also saxophonist Mats Gustafsson (with his power trio The Thing) and drummer Raymond Strid. The aforementioned will also participate in a series of mix-and-match improv encounters with local musicians (François Houle and Dylan van der Schyff, among others), with Chicago saxman Ken Vandermark also guesting. FAH
☛Vancouver, June 20, 21, 22, see festival program for more details. 

Inviting a contemporary classical string quartet to a jazz festival is a daring move for sure. Montréal's Bozzini String Quartet will perform on two occasions in Vancouver, first with French pianist Benoît Delbecq then on its own. Earlier in the month, the foursome will make its debut at the Suoni Per Il Popolo festival in a North American premiere performance of a piece co-written by Jean Derome and Joane Hétu. An intriguing proposition, to say the least. MC
☛Montréal (Suoni Per Il Popolo), June 3; Vancouver, June 21 (with Delbecq), June 24. 

Can Con: 

Scheduled at press time for the Vancouver, Ottawa, Toronto and Montréal festivals, Nordic Connect is a quintet featuring the talents of two Canadians of Scandinavian descent - trumpeter Ingrid Jensen and her sister saxophonist Christine. Two Swedes, pianist Maggie Olin and bassist Mattias Welin, round out the band with American drummer Jon Wikan. Centered on original compositions that  are lyrical and fiery, the quintet plays with impressive subtlety. PS
Ottawa, June 26; Montréal, June 27. 

More than twenty years after their album "Nouvelle cuisine" for Justin Time, Montréal's best known vibist, Jean Vanasse, and bass legend Miroslav Vitous reunite for the festival season, with dates scheduled for Vancouver, Ottawa and Montréal. A rare opportunity to hear the great Czech on stage in an intimate and most promising meeting. FAH
Vancouver, June 27; Ottawa, June 29; Montréal, July 5. 

Ottawa native and current Montréal resident bassist Pierre-Yves Martel returns to his former stomping ground to present his highly original adaptation for jazz quartet of Sergey Prokofiev's "Visions fugitives" for solo piano. Preceding that, at Montréal's Off Festival de Jazz, he and his fellow band mates, Gordon Allen (trumpet), Philippe Lauzier (reeds) and Isaiah Ceccarelli (drums), will premiere an even newer repertory project, this time focused on the music of the quixotic French composer Erik Satie. Who says you can't get new wine out of old bottles? MC
Montréal (Off Festival de Jazz), June 16; Ottawa, June 29. 

Tuesday, April 29, 2008

Welcome to the New SCENA Jazz Blog

This is the home of the La Scena Musicale Jazz Blog. Visit here often this summer for the latest in Jazz Festival coverage.